Christo et Jeanne- Claude à la Fondation Maeght.

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Perform’Arts a rencontré Olivier Kaepplin directeur et commissaire des expositions de la Fondation. Il nous parle avec sensibilité et beaucoup de poésie de ses rapports avec les œuvres et les artistes, et plus particulièrement de l’exposition actuelle, pour lui « …les œuvres sont des présences humaines… »

 

Entretien

Brigitte Chéry : Comment organisez-vous la mise en scène de vos expositions, quelle est votre relation avec l’artiste et plus particulièrement avec Christo ?

Olivier Kaepplin : Chaque fois c’est différent, ce qui m’intéresse avant tout en tant qu’organisateur d’expositions, c’est d’arriver à faire éprouver, sentir, ressentir la présence des œuvres. Pour les arts plastiques elle se comprend par la vue, liée au cerveau, à l’entendement au langage, mais elle doit être totalement libre avec l’art, c’est elle qui doit avoir la primauté comme activité de pensée. Fernando Pessoa, poète portugais très célèbre du siècle dernier, avait inventé dans ses livres, différents poètes écrivant différents titres de livres, parmi ces poètes, il y en avait un qui pensait par la vue : Alberto Caeiro. La vue établissait d’abord le rapport au réel puis créait le sens puis se liait ou se déliait au langage. Une exposition pour moi c’est toujours cela.

Avez-vous une approche différente de l’œuvre avec les artistes vivants, absents ou disparus ?

Quand il s’agit d’une exposition d’artistes absent ou disparus, tout mon travail va être sur cette mise en rapport entre les œuvres qui produit du sens à travers l’espace, les œuvres elles -mêmes et les salles d’exposition. L’idée, c’est d'établir un arc électrique entre les œuvres. Quand vous mettez une œuvre cinq mm à gauche ou cinq mm à droite, soit elles sont en tension, l’intensité passe entre elles ceci d’un mur à l’autre, soit pas, il y un vide qui s’écroule entre elles. C’est incroyable les œuvres sont des présences humaines, c’est ainsi que je conçois les expositions dans une sorte de dialogue qui emmène à la fois la pensée, le physique, l’espace, c’est très important pour moi car je pense que c’est le langage de l’art.

Entretien

Evidemment quand l’artiste est vivant et qu’il est là, je pense qu’il a la connaissance profonde de son œuvre, elle est toujours primordiale pour moi, c’est alors un autre type de relation, je deviens comme un sparing partner, je suggère et on construit toujours avec cette idée qu’il y a cette pensée spécifique de l’art, mais c’est très important de savoir comment l’artiste conçoit les relations entre ses œuvres. Il se peut, c’est assez rare que l’artiste dise, j’ai fait mon œuvre, c’est à toi de mettre en scène, alors je retrouve les mêmes principes.

Entretien

Et pour Christo ?

Christo dit que pour lui ce qui compte c’est l’esthétique, c’est à dire proposer une expérience d’art, pas une expérience écologique, ni politique sur le pétrole par exemple, tout cela ne l’intéresse pas. Comme pour le projet en Italie du Lake Iseo, c’est pour la beauté, pour voir ce que la beauté peut provoquer après les interprétations suivent. « Je suis un artiste, je propose une expérience d’art, à vous de la vivre ou pas. » Il dit souvent « l’art n’est pas nécessaire au monde, le monde pourrait continuer sans art, mais l’art est nécessaire pour un certain nombre de personnes dont les artistes. » et comme le dit Aimé Maeght, ce sont les artistes qui ouvrent le monde, qui ouvrent l’espace. Avec Christo c’est un peu différent, il prend en charge la conception de son exposition avec toute une équipe autour de lui : Josy Kraft, Wolfgang Volt, Simon Chapuis. C’est une autre approche de commissariat, celle d’être au plus près de la pensée de l’artiste pour la réaliser.

Entretien

Le projet de mastaba prévu dans les années 60 pour la Fondation Maeght, il y a plus de 40 ans a sans doute évolué, les couleurs, la qualité des barils ?

Il était moins important en volume, le dialogue était conçu autrement, il y avait 595 bidons, cette fois-ci, Christo a souhaité un autre type de rapports à l’architecture, aux jardins, et pour une part de son travail aux couleurs de Miro. La forme du mastaba a gagné en importance, 1076 bidons, sa pensée a évolué car entre temps, il a projeté d’autres mastabas qui n’ont pas été construits. Il a réfléchi à nouveau sur le rapport de cette forme mésopotamienne avec la fondation Maeght et changé de choix d’expression. Avant il utilisait des bidons usagés, outils du monde industriel, des objets qui l’intéressaient parce qu’ils transportent quelque chose, de l’huile, du pétrole, des outils marqués par le transport car le nomadisme est très important chez lui. Mais très vite ensuite pour reprendre le mot du poète allemand Hölderlin Vivre c’est défendre une forme, il a fait le choix de formes importantes que l’on retrouve dans la nature, dans le monde des objets, importantes car significatives pour lui. L’exposition raconte l’histoire de ce moment où l’artiste se saisit de choses qui appartiennent à la réalité, leur retire leurs fonctions et en fait des unités lexicales, des unités formelles de son œuvre. Ce ne sont plus des objets, il les amène ailleurs. Cela devient de l’art parce qu’il les change.

Entretien

Dans la réflexion de Christo il n’y a plus le désir de la trace de l’usage du baril, il a voulu construire des formes en choisissant précisément ses couleurs, il a fait repeindre les bidons pour créer la rythmique bleu rouge de l’escalier, qui monte vers le ciel. Et sur les deux faces verticales, il a choisi les couleurs qui expriment dans son imaginaire, le contexte, la Méditerranée, des ocres, rouges, bruns, jaunes, rouges foncés, des terres gris clair. Et comme il a une grande admiration pour l’œuvre de Miro et son énergie qui est aussi la sienne, il a joué sur ces couleurs plus vives qui appartiennent à l’univers de Miro. J’ai construit la salle de la mairie en liaison directe à travers la verrière, avec les œuvres de bronze peint de Miro.

Entretien

Le Mastaba a donc beaucoup évolué ?

Le Mastaba a complètement changé par rapport aux années 60, par la taille, par les couleurs, par le rapport qu’il induit avec le parc et le bâtiment. Mais ce qui reste semblable c’est cette forme qu’il défend, dans laquelle il sent quelque chose qui a à voir avec lui et Jeanne-Claude. Il s’en est complètement emparé, l’a fait sienne avec les couleurs. Il n’est pas très intéressé par la forme des pyramides, quatre côtés qui se touchent en un point et si on tourne autour elles sont semblables. Alors que pour ce Mastaba, ce sont deux diagonales et deux verticales qui rentrent en tension, il va jusqu’à dire que si l’on pousse à bout la logique de la diagonale et de la verticale, la forme explose. Pour lui ce rapport d’intensité dit la vie, l’énergie, avec cette simplicité de forme qui va servir de table, de banc, pour y déposer des objets de la vie quotidienne comme des objets sacrés. C’est une forme d’usage, il s’en empare à travers cette histoire culturelle car il trouve qu’elle permet l’expérience de cette intensité, après elle servira au culte funéraire égyptien.

L’intérieur est creux, pourtant ?

Il avait pensé les mastabas pleins, mais pour des raisons de construction, les techniciens, les ingénieurs l’en ont dissuadé, Christo construit des rangées diagonales pleines mais à partir de ces éléments diagonaux sur chacune des rangées verticales, il n’y a qu’un seul bidon rattaché à une structure pensée par les ingénieurs et en cas de problème les techniciens peuvent rentrer à l’intérieur par une trappe qui se trouve en haut.

Propos recueillis été 2016

Photo Béatrice Heyligers

Invitation à la découverte du Mastaba de Christo et Jeanne-Claude

Par Brigitte Chéry

Entretien

Dès son arrivée dans le parc de la Fondation Maeght, le visiteur est happé par la présence du Mastaba surgissant au milieu de l’architecture du bâtiment. Dans la cour Giacometti, rutilant, puissant et imposant, il est là face à lui. Tourner d’abord autour de lui plusieurs fois, peut- être maugréer parce qu’il cache la perspective des arbres du vallon, se l’apprivoiser petit à petit, puis suivre la ligne d’une face du Mastaba qui dirige notre regard vers le bleu du ciel, dès ce moment un charme opère. C’est alors que le jeu des couleurs fonctionne, et invite à la recherche esthétique, permet de voir les échappées de couleurs, établit des passerelles entre les salles, puis les terrasses, et les jardins. La visite de l’exposition s’impose. Depuis la première salle où sont d’une manière graphique présentées des boites emballées, marquées par l’usage, puis des barils, on découvre le parcours ambitieux du couple Christo, sculptures, installations, dessins, maquettes et photographies qui retracent plusieurs décennies du travail de Christo et Jeanne- Claude. Leurs interventions dans des lieux industriels, urbains, et plus particulièrement pour cette exposition sur le thème des boites, bidons, barils pour arriver au magnifique, grandiose et très esthétique projet du Mastaba d’Abu Dhabi qui serait leur seule sculpture permanente. Une belle exposition à découvrir cet été qui illustre les différentes étapes de création, l’évolution et la persévérance de Christo et Jeanne-Claude.

Photos Béatrice Heyligers.

Fondation Maeght 06570 Saint Paul 4 juin -27 novembre 2016 Tel :0493328163