Vus par PIERRE BRANA : LES FROMANGER à EYSINES

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Pendant un temps, les artistes n’avaient qu’à chuchoter à l’oreille des rois ou des papes pour jouer un rôle politique.

Aujourd’hui, ils doivent chuchoter à l’oreille de millions de gens.

Jeff Koons1

Par une journée ensoleillée d’octobre 2008, j’ai ramené une toile de Gérard Fromanger chez son frère aîné Étienne – dit Téno – à Ahetze près de Biarritz. Sur les murs de la belle demeure ouverte sur la Rhune, j’ai vu, pour la première fois, des tableaux du maître des lieux. Des œuvres fortement colorées sur fond noir, relevant d’une abstraction semi-géométrique parsemée de ronds lumineux.

 

Téno Fromanger m’a confié, dans un sourire un brin nostalgique, avoir toujours été attiré par le dessin et la musique2, un peu par le théâtre également : « j’ai toujours dessiné et j’aurais aimé peindre. Mais pour la peinture, il faut du temps et je n’en avais pas avec mon métier ». Talentueux architecte de profession – certaines de ses réalisations ont un cousinage certain avec celles d’Alvar Aalto – il a attendu la retraite pour prendre les pinceaux. En 2008, à 81 ans, cela faisait donc six ans qu’il satisfaisait enfin son envie de peinture. Mais sans oublier son autre passion : la musique. Il a été l’élève de Marguerite Long – excusez du peu – qui voulait qu’il devînt pianiste professionnel. « J’avais le toucher », dit-il simplement, mais ses parents ont refusé et il est devenu architecte. Toutefois, il a toujours pratiqué assidûment, et quand il me parlait devant son piano, je voyais bien à son regard combien la musique l’habitait. Aussi, rien d’étonnant à ce que l’écriture musicale l’influence lorsqu’il peint. Des notes, des jeux de ronds sur des portées, lui viennent spontanément au bout du pinceau, d’où ces ronds de tailles et de couleurs différentes qui caractérisent ses tableaux.

Exposition

Mais, est-ce la vue immense qu’il a sous les yeux depuis sa villa qui l’inspire ? Il a aussi un goût certain pour l’espace, le cosmos. Certaines toiles, elles-mêmes très vastes, diptyques ou triptyques, en témoignent.

Un travail qui me parut intéressant d’un homme, lui-même passionnant, véritable artiste né. Un travail tout à fait différent de celui de son frère Gérard. Et c’est cette différence même – encore qu’il y ait quelques points communs, j’y reviendrai – qui me fit penser à la possibilité amusante de faire rencontrer un jour ces deux œuvres et d’essayer – pourquoi pas ? – de les faire dialoguer.

Ce n’est que le 29 novembre 2014 – que le temps passe vite ! – lors du vernissage de l’exposition « Ceci n’est pas un musée »3 à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, en prenant un verre avec Gérard Fromanger et Harry Bellet, que l’idée de cette exposition commune m’est revenue.

J’en ai immédiatement fait part à Gérard qui, spontanément et visiblement avec plaisir, accepta. Peu de temps après, Téno me fit savoir son enthousiasme devant ce projet et nous convinmes d’une visite à son musée personnel. Car, depuis notre première rencontre, il avait acheté une ferme délabrée dans le petit village de Camou près de Saint-Palais en Basse-Navarre au Pays basque, et l’a entièrement retapée, ainsi que sa dépendance. Un travail titanesque où le peintre a troqué le pinceau pour la brouette, où l’architecte s’est fait ouvrier, maçon, manœuvre…. Le résultat est remarquable. Une véritable galerie d’art que l’on visite sous la surveillance d’un regard soupçonneux, celui d’un tableau malicieux, L’œil, situé près de l’entrée. Les ronds musicaux, festifs, solaires, sont bien là : Tourbillon, La Fête. Et aussi le Cosmos : Comète, Ciel, Galaxies. Avec Saturna, la sixième planète, ses bandes nuageuses, son anneau, ses satellites, apparaît, la survolant une sorte d’oiseau fantastique, surgi de nulle part. Scène étrange qui m’a fait penser à Jean de la Croix : « Il faut aller des choses visibles et qui n’existent pas aux choses invisibles et qui existent ».

Et on n’en a pas fini avec la fantasmagorie. Dans la dépendance du musée de Téno Fromanger, le visiteur est environné de tableaux, Lyré, Céphée, Hydre, Bérénice, Ophineus…où, toujours sur fond noir, surgissent planètes, comètes et surtout animaux fantastiques. Non pas des animaux blessés ou combattant comme les imaginaient souvent les surréalistes, ni même relevant de « la noire animalité surgie du fond de l’être » chère à André Masson mais des créatures de l’esprit rendues plutôt débonnaires par des teintes adoucies. Un bestiaire poétique qui renvoie le regardeur à l’imaginaire de son enfance.

Exposition

Alexandre Calder disait : « Toutes les activités de chaque animal nous disent ce à quoi ils ressemblent à l’état natif. Si l’on peut suggérer dans un dessin quelques-unes de ces choses, on se sent exalté parce qu’on a vraiment  “eu” l’animal »4. Téno Fromanger peut être certain d’avoir “eu” l’animal car il sort tout entier de son imagination, de ses phantasmes, de ses rêves….

Et la figure humaine dans tout ça ? Elle se présente sous son activité la plus gracieuse : la danse. Danseurs est un immense tableau de Téno qui peut dialoguer avec Le Blanc de Gérard, de la série De toutes les couleurs. Une grande toile, aérée et colorée, pleine de vivacité, qui elle-même peut dialoguer avec L’acrobate bleu de Picasso ou le Sauteur de Klee…

Gérard Fromanger, je le connais depuis longtemps. En octobre 1968, j’étais de passage à Paris et un copain me dit : « Tu devrais aller à la station de métro Alésia, un artiste de l’atelier populaire de l’École des beaux-arts présente des trucs amusants. » J’étais – et je reste – admiratif devant les affiches très inventives de mai 68 et voir ce que faisait un de leurs auteurs ne pouvait que m’attirer. Je me précipitais donc à Alésia où se trouvaient sur le trottoir des demi-bulles translucides et colorées d’altuglas posées sur des tiges métalliques. On mettait sa tête dans la demi-sphère comme pour téléphoner et l’on découvrait le monde en couleur. Je ne me souviens que de la vue en rouge – la couleur dominante de l’époque ! – mais Gérard m’a précisé depuis qu’il y avait d’autres couleurs… Cette série des Souffles de Mai fut enlevée rapidement et bêtement par la police à la grande colère de beaucoup dont j’étais. C’est là que j’appris que leur auteur était celui qui avait représenté Gérard Philipe dans Le Prince de Hombourg. Évocation pour moi d’un spectacle inoubliable à Avignon que j’avais essayé, par l’entremise de Jean Vilar, de faire venir à Bordeaux, à Blanquefort très exactement, dans le décor de la forteresse médiévale.

Il y eut ensuite l’album Le rouge regroupant vingt et une sérigraphies, les unes montrant des drapeaux de différentes nationalités où, systématiquement, le rouge dégoulinait, les autres représentant des manifestations de mai 1968 où les manifestants étaient tous peints en rouge. Procédé que Gérard Fromanger reprend dans la célébrissime série Boulevard des Italiens, à cela près qu’il ne s’agit plus de manifestants mais de simples passants. Le rouge caractérisait alors Gérard, rouge révolutionnaire ou rouge « couleur de la vie substantielle » de Paul Valéry. Je me souviens, à l’époque, lors d’un exposé sur l’art contemporain devant des syndicalistes, avoir parlé « du bleu Monory et du rouge Fromanger ». Puis les séries se succèdent : Le peintre et le modèle où l’artiste figure – à une exception près, je crois – comme un regardeur ; Annoncez la couleur, avec son échantillonnage de couleurs que l’on retrouve dans les personnages ; Le désir est partout qui comprend le très connu tableau En Chine, à Hu-Xian, réalisé après le voyage de l’artiste, en 1974, au pays de Mao et sa prise de distance, sinon sa rupture, avec les maoïstes5 ; Splendeurs qui se décline en trois parties, la première avec des couleurs SUR les pavés (et non la plage SOUS les pavés), la deuxième comprenant les étonnants portraits de ses amis Jacques Prévert et Michel Foucault, puis, un peu plus tard, de sa compagne Anna, la troisième incluant son frère aîné Téno ; Hommage à François Tonino-LebrunLa Mort de Caïus Gracchus voisine avec La Mort de Pierre Overney ; Questions qui met les médias sur la sellette ; Tout est allumé, objet de sa première exposition au Centre Pompidou en 1980 ; Allegro, série dans laquelle je retiens l’amusant tableau En week-end à Dammarie-en-Puisaye, devant la mairie, on vous embrasse tous, Édouardo et Gérard, où l’on voit Gérard Fromanger et Édouardo Arroyo, sous un parapluie, s’abritant d’une pluie battante ; Chimères aux étranges yeux noirs rappelant les masques africains ; Le palais de la Découverte où l’artiste évoque les Étrusques, ses voisins de Sienne (il s’est installé près de cette cité au début des années 1980) ; La vie quotidienne, en trente instantanés ; Cythère ville nouvelle avec ses silhouettes de corps en chute ou en apesanteur ; L’atelier de la Révolution, dont un des tableaux Lumières du serment du Jeu de paume illustre, comme il se doit, une salle de réunion de l’Assemblée nationale ; De toutes les couleurs ; Quadrichromies, série sur laquelle je m’attarderai plus loin ; Rhizomes6, pastels-café et Rhizomes, peintures-café où, à partir de taches de café, l’artiste trace des lignes savamment désordonnées qui finissent par laisser apparaître des animaux familiers ou des silhouettes humaines ; Série noire inspirée de la célèbre collection de romans policiers de Gallimard ; Sens dessus dessous, et Vertiges la vision de l’artiste d’un monde qui va sens dessus dessous à en donner le vertige.

Exposition

En 2005/2006, une rétrospective de l’œuvre de Gérard Fromanger a été présentée en plusieurs lieux d’exposition en France et à l’étranger. Personnellement, c’est à la Villa Tamaris, le 17 septembre 2005, que je l’ai vue. Toute une journée passée à monter et descendre les étages de la Villa pour voir, revoir, comparer, commenter quelques 200 œuvres de toutes les séries. Avec des stations prolongées devant l’immense tableau, près de dix mètres de long, De toutes les couleurs, peinture d’histoire (1991-1992) de la série Quadrichromies, une magnifique fresque d’images d’un monde en guerre, du Golfe au Rwanda en passant par l’ex-Yougoslavie. Et devant Rouge, nus, de la même série, aux mêmes dimensions que le précédent, tableau érotique, le seul du genre que je connaisse de Gérard Fromanger. Mais aussi la vision amusée des portraits des amis philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari, toujours dans cette intéressante série Quadrichromies. Et enfin, la découverte des premières œuvres d’avant 1968. La série gris dans la lignée de Giacometti peintre, puis les Pétrifiés avec notamment les tableaux de Gérard Philipe dont j’ai déjà parlé et des clins d’œil humoristiques : La conquête de l’impossible (des rugbymen avec un ballon carré), La Vache qui pleure, Le Cheval qui rit,…Et les peintures sur bois découpé, Le Tableau en question et Paysages découpés.

Après cette longue visite à la Villa Tamaris, je brûlais d’envie de présenter également une rétrospective au Château Lescombes. Ce fut fait en 2007, dans des dimensions certes plus modestes, adaptées à la configuration du Château mais illustrant bien le parcours que je viens de décrire de Gérard Fromanger7.

Pour la présente exposition des deux frères, on a évité, bien sûr, de présenter à nouveau des œuvres de Gérard figurant dans la rétrospective eysinaise de 2007 et privilégié des pièces anciennes, comme les 18 tableaux de la série Sens dessus dessous – Boulevard des Italiens (1968-2007) ou les dix tableaux de l’originale série Le palais de la Découverte (1983). Une belle fresque d’une dizaine de mètres de long présentant le cycle d’une journée – de la vie ? – avec le parcours du soleil et les couleurs de l’aube à celles du crépuscule. En premier plan, des têtes étrusques fichées sur des poteaux de différentes couleurs, allusion à l’éternité de l’art face à la brièveté de la vie.

On a également privilégié des œuvres présentées à la remarquable exposition qui vient de se tenir, sous la direction de Michel Gauthier, du 17 février au 16 mai 2016 au Centre Georges Pompidou8 (65 œuvres). Notamment les Paysages découpés (1966-1967) qui ont connu un grand succès de curiosité et des tableaux réalisés depuis 2007 dans la série Le cœur fait ce qu’il veut, Cardiogramme – Peinture et Peinture – Monde. En particulier, le terriblement significatif Peinture – Monde, Carbon Black (2015) où l’on voit dans la partie supérieure, des gens déambuler paisiblement avec un gamin sur les épaules de son père, un autre dans une poussette, et, dans la partie inférieure, un radeau surchargé de silhouettes humaines. Toute ressemblance avec des faits réels comme des migrants en péril et des populations indifférentes, n’est, bien sûr, pas fortuite….

Alors, ces œuvres des deux frères, qu’ont-elles en commun ? À chaque regardeur de le découvrir ou de l’imaginer. Pour ma part, je soulignerai ce qui me paraît – si j’ose l’expression – un trait d’union entre les travaux de Gérard et Téno : les ronds de couleurs qui parsèment les œuvres des deux frères.

Exposition

Ronds lumineux, jubilatoires, ponctuation d’un amour de la vie. Et de la musique ! On l’a vu pour Téno mais on oublie trop souvent que Gérard, lui-aussi, est un adepte de la musique, du mouvement, de la danse : « J’ai toujours considéré l’existence comme une danse. L’idée de la danse m’habite en permanence »9. Et rappelons le Ballet de Lorraine dans « Hymnen », musique de Karlheinz Stockhausen, chorégraphie de Lia Rodrigues et Didier Deschamps, costumes et scénographie de….Gérard Fromanger. Un Fromanger plus coloriste que jamais, faisant vibrer les noir, blanc, bleu, vert, violet, rouge, orange, jaune, en résonnance parfaite avec la composition musicale de Stockhausen, tout à fait dansante, où se reconnaissent l’Internationale, des hymnes nationaux, des conversations en différentes langues. Un moment de pur bonheur incitant à la paix entre les peuples, à la joie de vivre, à l’amour…


Pierre BRANA


1 Cité par Bernard Blistène dans le catalogue de la rétrospective Jeff Koons au Centre Pompidou (26 novembre 2014 – 27 avril 2015).

2 Au lycée Pasteur, il avait le premier prix de dessin et le premier prix de musique.

3 « Ceci n’est pas un musée » - Quand les arts visuels dialoguent avec la danse, la poésie, la musique – une exposition du 29 novembre 2014 au 15 mars 2015, dans le cadre du cinquantième anniversaire de la Fondation Marguerite et Aimé Maeght à Saint-Paul de Vence, avec Jean-Charles Blais, Christian Bonnefoi, Pascal Broccolichi, Marco Del Re, Damien Deroubaix, Claudine Drai, Lars Fredrikson, Gérard Fromanger, Jörg Immendorff, Ladislas Kijno, Alain Lestié, Joan Miró, Pablo Picasso, François Rouan, Hélène Vanel.

4 Alexandra Calder, Animal Sketching, 1926.

5 J’avais lu avec plaisir son article caustique dans Libération, me souvenant de mes vives controverses avec les maoïstes au sein du PSU.

6 Un rhizome, dit le dictionnaire, est une tige souterraine, horizontale et vivace, dont la face inférieure émet des racines adventives, et la face supérieure, une ou plusieurs pousses aériennes chaque année.

7 Gérard Fromanger, Rétrospective 1962-2007, du 13 septembre au 10 novembre 2007 au Château Lescombes.

En 2012, nouvelle rétrospective. Gérard Fromanger inaugure les Capucins de Landerneau avec l’exposition Périodisation 1962-2012 où figurent, en 172 tableaux, la plupart des séries de 1962 à 2007 plus les nouvelles : Bastilles-Dérives (2007-2008) et La couleur dans tous ses états (2011)

8 J’y ai découvert les portraits de la nouvelle série Splendeurs IV, dont un autoportrait, et enfin vu le Film-Tract n° 1968 de Jean-Luc Godard.

9 Cité par Serge July dans Fromanger, Cercle d’art, 2002, et repris dans Gérard Fromanger, Paroles d’Artiste, 2016, Fage éditions.