Kamasi Washington à Sète

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Le parcours du saxophoniste Kamasi Washington, au cours de ces douze derniers mois, tient du conte de fée. Ce musicien, né en 1981, a un curriculum vitæ assez mince. Il est principalement connu pour avoir accompagné le fameux rappeur Kendrick Lamar, notamment dans son disque « To Pimp a Butterfly ». Il est sorti brusquement de ce relatif anonymat grâce à son quasi premier enregistrement sous son nom, « The Epic », publié au printemps 2015. Cette œuvre est singulière au moins pour trois raisons. D'abord par sa durée, il s'agit d'un triple album de près de trois heures. Ensuite par l'effectif de l'orchestre, il réunit une trentaine de musiciens. Enfin par sa nature, c'est un disque cent pour cent jazz produit par Brainfeeder, label spécialisé dans le hip hop instrumental et autres musiques expérimentales électroniques.

 

 

Concert

Cette aventure a pour origine le ras le bol des musiciens de jazz de Los Angeles qui ne peuvent pas pratiquer leur art dans le Sud de la Californie faute de clubs, de labels et en définitive d'intérêt du public et des médias pour le jazz. Certains d'entre eux se sont réuni dans un collectif le « West Coast Get Down » qui s'est donné pour objectif de mieux faire connaître leur musique. Ce collectif a organisé, fin 2011, un séminaire de création qui a duré un mois. Au cours de celui ci, les participants ont développé leurs projets individuel. « The Epic » en fait partie. Ce triple disque est donc le manifeste d'un nouveau jazz West Coast.

Concert

Les 17 compositions qui le constituent, à l'exception de 3 d'entre elles, ont été écrites et arrangées par Kamasi Washington et appartiennent à un style main stream. Ce triple disque est franchement rétro bien qu'il soit présenté comme le summum de la modernité. Il l'est d'abord parce qu'il privilégie un son acoustique donc apparemment exempt de tout bidouillage électronique. Il l'est ensuite parce les thèmes sont simples, identifiables et exposés au début et à la fin du morceau. Il l'est enfin et surtout parce qu'il évoque par sa couleur orchestrale une période précise de l'histoire du jazz, celle qui a suivi le décès de Coltrane, quand la mode était au grandes suites incantatoires. Le saxo ténor Kamasi Washington intervient dans toutes les plages de l'album. Le son de son instrument est riche, puissant et mélodieux sans s'interdire des stridences. Le groove est toujours présent et si l'on veut le comparer à ses illustres prédécesseurs, on a l’embarras du choix : Coltrane pour la précision et l'inspiration, Sonny Rollins pour l'énergie, Gato Barbieri pour la couleur, Paul Gonsalves pour le sens du swing, Pharoah Sanders et Albert Ayler pour celui du délire. Cette liste est non exhaustive. « The Epic » est le genre de disque qui met en forme de bon matin, même s'il n'est pas exempt de quelques faiblesses. Par exemple, Kamasi Washington a tendance à abuser des chœurs éthérés et des nappes sonores violoneuses qui alourdissent ses arrangements.

Concert

Très rapidement ce disque a connu grand retentissement dans le monde du jazz. Reconnu par maints critiques comme une réussite exceptionnelle, il est devenu pendant quelque temps difficile à trouver dans les magasins et sur Internet car le label n'arrivait plus à répondre à la demande.

La venue de Kamasi Washington à Paris, au Trabendo, était prévue pour le 15 novembre 2015. Elle fut annulée en raison des attentats. Ses vrais débuts sur nos scènes auront donc lieu au cours de cet été dans le circuit des festivals (1)

C'est au théâtre de la Mer de Sète, dans le cadre du Worldwide Festival (Mecque de l’Électro), que nous avons pu découvrir en live le saxophoniste et son groupe. Première constatation : il n'est pas prisonnier d'une chapelle puisqu'il se produit aussi bien dans des festivals de jazz que dans des rassemblements autour de la musique hip hop. Deuxième constatation : il est fidèle à ses partenaires car son orchestre est constitué du noyau dur des musiciens ayant participé à l'enregistrement de « The Epic » (2). Dans les petits discours qui ponctuent le concert, il ne manque pas de faire l'éloge de chacun d'entre eux. Troisième constatation : l'orchestre joue, à une exception près, uniquement les thèmes de « The Epic ».

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Sur scène Kamasi Washington dégage un charisme certain. Colosse vêtu d'une chemise africaine dashiki, le visage surmonté d'une masse de cheveux en forme de crinière et mangé par une barbe de prophète qu'illumine un sourire chaleureux, il a quelque chose d'un gourou new age ou d'un mage bienveillant. À ses cotés, sautille le tromboniste Ryan Porter qui est une sorte de compère. C'est avec lui qu'il interprète le thème du premier morceau, qui a la solennité d'un gospel, « Re Run Home ». Quand le climat est installé, il se lance dans un solo très coltranien qui est suivi de celui du pianiste, Brandon Coleman.

Les rôles sont les mêmes avec le deuxième morceau, « Change of the Guard ». Pour le troisième, « The Next Step », au tempo lent, Kamasi Washington s'efface et laisse dialoguer le trombone et le clavier pour prendre un solo final très méditatif.

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Dans un quatrième thème, « Giant Phoenix », hommage à un de ses professeurs, le pianiste met en place un rythme funky et son clavier portatif se transforme en guitare. Ce morceau est suivi par « Henrietta, Our Hero » en souvenir de la grand-mère du saxophoniste qui permet à la chanteuse et danseuse Patrice Quinn d'intervenir. À partir de là le père de ce dernier, Rickey Washington, qui a été professeur de saxo dans un collège et accompagnateur ponctuel de Diana Ross et de The Temptation rejoint le groupe avec son sax soprano. Il prend un solo très inspiré dans le morceau suivant, « Re Run » qui sonne également funky.

Pendant quelques minute, les deux batteurs se livre à un « drum fight » aussi spectaculaire que vain.

« The Rythm Change » suivi de « Final Thought », finissent le show dans un rythme très binaire avec un parfum d'ethio-jazz alors que les spectateurs ont quitté les gradins pour venir danser dans l'avant scène sous le regard satisfait des musiciens et principalement du leader du groupe.

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Que dire de l'impression que nous avons retiré de ce concert ? Indéniablement, Kamasi Washington, outre ses qualités d'instrumentiste a beaucoup de présence et fait preuve de générosité et de sincérité. Il offre du bonheur et de l'énergie à tout spectateur qu'il soit ou non fan de jazz. Est-il pour autant annonciateur d'une nouvelle tendance d'un jazz réconcilié avec un public jeune qui l'a délaissé depuis des décennies ? Il est impossible de répondre à cette question car son aura et son savoir faire se fondent sur un seul disque. Nous attendons donc sa prochaine œuvre pour nous prononcer. Aujourd'hui, il est fortement recommandé d'aller écouter voire danser dans les concerts à venir de cette bande de californiens raisonnablement déjantés.


Bernard Boyer

(1) Le 1er juin à Paris (Villette Sonique), le 3 juin à Nîmes (This Is Not a Love Song), le 5 juillet à Sète (Worldwide Festival), le 7 à Gant (Gent Jazz), le 8 à Rotterdam (North Sea), le 9 à Londres (Sunfall Festival), le 12 à Umbria Jazz, le 13 à Vienne, le 9 août à Jazz in Marciac, le 10 à la Petite-Pierre (Au Grès du Jazz).

(2) Kamasi Washington (saxophone ténor), Rickey Washington (saxophone soprano) Antonio Austin et Ronald Bruner Jr (batterie), Ryan Porter (trombone), Abraham Mosley (basse),

Patrice Quinn (chant danse), Brandon Coleman (clavier).