Monaco Dance Forum : LETTER TO A MAN de Robert Wilson, avec Mikhail Baryshnikov

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Dans la salle Garnier, à Monaco, pour Letter to a Man, une photo de Nijinski est projetée sur le rideau, tandis qu’une musique incite le spectateur à se mettre dans l’ambiance de ce spectacle insolite.

 

Surnommé « le dieu de la danse », Nijinski, danseur et chorégraphe de génie, est reconnu comme l’un des pères de la danse contemporaine occidentale. L’héritage artistique qu’il a laissé n’a cessé d’inspirer danseurs, chorégraphes et chercheurs parmi les plus importants du XXe siècle, de Béjart à Pina Bausch, en passant par Mats Ek et d’autres. Mais, le destin de l’artiste fut arrêté en plein vol créateur : à mi-chemin de sa vie (30 ans), il fut considéré comme schizophrène et interné d’asile en asile où les traitements furent pires que le mal dont il souffrait.

Spectacle

Dans les six semaines précédant son premier internement, il rédigea une lettre, sans doute destinée à Serge de Diaghilev qui fut son imprésario, son pygmalion et son amant. Ce sont des extraits de ce journal intime qui sont lus dans le spectacle mis en scène par Robert Wilson et interprétés par le légendaire Mikhail Baryshnikov, fabuleux danseur avant que le temps, peu à peu, ne lui interdise ses prouesses. Pourtant son être entier s’anime, joue, s’exprime dans Letter to a Man. Son personnage étrange, fantasmatique avec un visage masqué de blanc, entre dans l’esprit fragmenté du célèbre danseur et descend dans sa folie en récitant le texte de l’univers intérieur d’un homme dont la raison vacille et qui a écrit dans une langue fiévreuse - avant qu’il ne soit trop tard – tout ce qu’il ressentait. Dès les premiers mots, le spectateur aiguise ses sens pour ne rien perdre de ces instants rares où l’envoûtement commence. La musique s’envole, vite fracassée par des bruits de mitraillette qui la dominent, ainsi que le texte dit en anglais et en russe (sur-titré en français).

On connaît le côté lumière de Nijinski, danseur étoile enthousiasmant par ses sauts prodigieux et par ses bonds époustouflants, mais que sait-on de la face obscure de sa folie ? Pourtant, l’un ne va pas sans l’autre. Que sait-on de l’homme derrière le mythe ? De ses tendances au mysticisme, de son mariage avec Dieu ? De la tragédie de cet artiste qui ne s’est jamais affranchi de ses anges gardiens : Diaghilev, sa femme Romola, ses médecins, ses infirmiers...

Dans cette lettre, découverte après sa mort, Nijinski se dévoile en tant qu’homme souffrant, fragile, éperdu d’amour et de désir. Il livre son flot de pensées sensibles qui nous pénètrent en prétendant éprouver une sorte d’union avec Dieu qui guiderait tous ses actes. « Je suis Nijinski, celui qui meurt s’il n’est pas aimé. » Un homme incompris, vivant dans l’inquiétude de Dieu et qui s’engage sur la voie des ténèbres qu’il ne quittera que pour de bien brèves éclaircies : « On m’a dit que j’étais fou. Je croyais que j’étais vivant. Ma folie c’est l’amour de l’humanité ».

Spectacle

Dans cette écriture si désespérée qu’elle nous met face à une réalité presque insupportable, il est question de mère, de blessures d’enfant, de Dieu, de tremblement de terre, de masturbation, de sexualité, de luxure, d’oiseaux, d’une petite fille avec une poule en laisse, de fleurs en balade, de la peur de la guerre, de soldats, de la terre, de « cocottes » sur le boulevard... Chacun est bouleversé par cette nervosité, cette perception, cette franchise, ce style. Au-delà de ses frasques sexuelles avec des « cocottes », cette lettre d’un langage cru crie un douloureux besoin d’amour que Nijinski ne semble trouver qu’en Dieu. « Je suis une créature et pas une chose et pas Dieu ». Ses mots témoignent de la descente de cet artiste dans la folie, avec une lucidité cruelle qui se mêle à son délire prouvant la frontière fragile entre génie et folie.

Dans une transe mystique, il clame ses rêves éveillés qui se croisent avec des silences structurés par Robert Wilson et avec la grâce du geste de Baryshnikov. Certes, les mouvements dansés restent limités, mais on adore une très belle danse avec des branches dans des paysages mobiles et mouvants et une danse avec une chaise, tandis que tous les murs se mettent à bouger. Des silhouettes se détachent en ombres chinoises, dont trois hommes à chapeau melon évoquant des personnages de Magritte.

Pour Robert Wilson « tout théâtre est danse ». Sur fond bleuté, un oiseau traverse, tandis que dans un coin un homme parle. « Marcher vers un précipice où Dieu ne veut pas qu’il tombe ».

Les mêmes paroles toujours martelées tandis que des bruits aux résonances métalliques se superposent. Des répétitions avec quelques changements peu à peu, et des indices jetés çà et là. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce ressassement poursuit une idée. « Je suis un homme d’amour, je suis Nijinski ».

Spectacle

Robert Wilson bouscule nos habitudes, nos attentes. Il ne faut pas chercher de cohérence logique puisque c’est l’histoire d’un fou. Ce spectacle, dérangeant, très peu conventionnel en termes de narration, touche aux émotions davantage qu’à l’intellect. Il n’est pas clos sur lui-même, il s’excède et pourrait durer plus longtemps tout en gardant une part de mystère. Alors même que le spectacle est terminé, le spectateur reste avec le personnage et rêve de son destin.

Caroline Boudet-Lefort