Nice jazz Festival 2016 : jazz à 40 %.

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Le Nice Jazz Festival, pour sa sixième édition, reste fidèle à sa formule duale : une partie réservée au jazz pour environ 1000 places assises dans le théâtre de verdure et une partie hétéroclite principalement consacrée à la soul, au funk, au R and B, au Rock, à la Pop, etc. pour 6000 spectateurs debout. Sur les 30 concerts prévus, 12 relèvent de la première catégorie, 18 de la deuxième. Pourquoi baptiser « Jazz », un festival qui ne l'est plus vraiment ? Pour la même raison qui fait appeler chocolat une pâte à base de 30 % de cacao. Le jazz c'est un nom qui sied à l'emballage.

 

Pour justifier cette dualité, Sébastien Vidal, le directeur artistique du Nice Jazz Festival depuis 2013 invoque dans le programme officiel un jazz « qui a su se réinventer partout. Se glisser là où personne ne l'attendait. ». Comme il est également programmateur du célèbre « Duc des Lombard », nous avons comparé la liste des musiciens attendus à Nice à celle des concerts passés ou prévus dans le club parisien. Nous avons constaté que neuf des douze groupes de jazz étaient dans les deux listes. Par contre il sont uniquement trois dans les dix-huit autres (funk, soul, pop, etc.). Il semble donc que ce jazz « réinventé » est un concept qui n'a cours qu'au Nice Jazz Festival.

Selon nous, seul le théâtre de verdure offre les conditions nécessaires pour apprécier un concert de jazz. Dans les quinze orchestres qui se succéderont sur cette scène pendant cinq nuits, nous avons avons sélectionné huit temps forts.

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Abdullah Ibrahim

Un concert du pianiste Sud Africain Abdullah Ibrahim est toujours un événement. Aujourd'hui âgé de 81 ans, il distille ses apparitions plus parcimonieusement que naguère. Cet été, sa tournée européenne se réduit à quatre dates (Nice, Paris, Oslo et Lisbonne). Son précédent concert dans notre région date de 2012 au Festival de Jazz de Ramatuelle, où il s'était produit en sextet. Nous serons donc très intéressés par la découverte de sa dernière formation (a) dont nous ne connaissons aucun enregistrement. La seule question qui se pose est de savoir si son répertoire sera composé de reprises de ses grands succès inspirés de sa terre natale comme « African Marketplace », « Soweto » et « Blue Bolero » ou bien encore d'un hommage à Monk et à Ellington, ses maîtres, ou enfin de ces pièce minimalistes empreintes de sagesse zen qu'il affectionne ces dernières années. Dans tout les cas, il faut s'attendre à un moment de grâce, d’élégance et de spiritualité.

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Le Jazz israélien

Le terme « Jazz israélien » est vide de sens. Les musiciens que l'on classe dans cette catégorie ne sont pas tous ressortissants d'Israël et leur musique n'est pas spécialement enracinée dans ce pays. La seul élément qui caractérise cette génération venue de New York, Paris et Tel Aviv est l'endogamie artistique de sa démarche. Cette année, elle sera représentée par les quintets du trompettiste Avishai Cohen et du batteur Daniel Freedman ainsi que par le duo Yaron Herman (piano) - Ziv Ravitz (batterie).

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On ne présente plus Avishai Cohen. En quelques années, grâce au velouté légèrement voilé de son son et ses qualités d'improvisateur, il s'est imposé dans le petit carré des trompettistes de premier plan, au coté de Dave Douglas, Roy Hardgrove, Paolo Fresu, etc. Il est très présent sur la scène parisienne et locale. On l'a vu au Nice Jazz Festival de 2013, avec Omer Avital et au Forum Nice Nord en mars dernier, avec son propre quintet qui sera à peu près identique à celui qui l'accompagnera le 16 juillet (b). Au cours de cette soirée, il interprétera certainement quelques compositions de son dernier CD, « Into the Silence » (ECM) qu’il a dédié à la mémoire de son père récemment disparu.

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Le batteur Daniel Freedman, lui aussi, n'est pas un inconnu. Il faisait partie de la formation d'Omer Avital de 2013. C'est en leader de son propre groupe (c) qu'il se produira la même soirée qu'Avishai Cohen. Dans ses disques personnels (d), il utilise volontiers les polyrythmies africaines. Son concert sera sans doute une invitation à un voyage de la Caraïbe au Golfe de Guinée.

Quant à Yaron Herman qui jusqu'ici se produisait le plus souvent en trio ou en solo, il se livre en duo avec son compère Ziv Ravitz à un exercice qui peut être aussi fécond qu'aride, celui de l'improvisation simultanée et concertée. Il est vrai que ces deux funambules ont une vieille pratique commune de ce duel dont le résultat a été enregistré et publié l'an dernier (e).

Parmi tous ces musiciens mentionnons la remarquable fidélité à Nice du pianiste Yonathan Avishai qui fera partie à la fois du sextet de Daniel Freedman et de celui d'Avishai Cohen mais encore était présent dans notre ville au coté de ce dernier en mars dernier ainsi qu'en compagnie d'Omer Avital en 2013 et en avril dernier.

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Géraldine Laurent :

Louons la saxophoniste Géraldine Laurent. D'abord parce que c'est une excellente altiste qui défend un jazz à la fois ancré dans la tradition et innovant. Ensuite parce qu'elle est la seule saxophoniste présente au Nice Jazz Festival. Depuis 2006, année où elle a été « Révélation » à Jazz à Juan, elle est revenue périodiquement dans notre région pour des concerts toujours passionnants. C'est certainement pour marquer d'une pierre blanche son retour dans notre ville que le Nice Jazz Festival a décidé de n'inviter aucun autre saxophoniste. Il y aura bien entendu d'autres saxophonistes sur les scènes du Nice Jazz Festival, ceux qui font partie des groupes d'Avishai Cohen, Daniel Freedman, Abdullah Ibrahim, Steps Ahead, etc. mais aucun saxophoniste leader autre que Géraldine Laurent.

Son quartet (f) interprétera sans doute quelques pièces de son dernier CD (g) où elle affirme son talent de compositrice. On pourra donc apprécier ses dons d'improvisatrice bien connus mais aussi l'émotion et la sincérité qui émanent de cette prise de risque. Désormais, elle ne se cache plus derrière quelques illustres prédécesseurs, Parker, Gigi Grice, Ornette…

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Steps Ahead Reunion Tour

Step Ahead, créé par le vibraphoniste Mike Mainieri au début des années quatre vingt, avait pour ambition d'offrir à la génération imbibée de rock, une musique de Jazz correspondant à ses aspirations : le Jazz Fusion ou Jazz-Rock.

Jusqu'en 1986, le groupe a connu un grand succès qui a dépassé le monde des amateurs de jazz. À cette époque, le saxophoniste était Michael Brecker, le pianiste Don Grolnick puis Eliane Elias, le bassiste Eddie Gomez et le batteur Steve Gadd puis Peter Erskine. Après le départ de Brecker, l'étoile du groupe a progressivement pâli. Jusqu'au début des années 2000, Mike Mainieri a continué de diriger Steps Ahead qui est est devenu un orchestre à géométrie variable réunissant jusqu'à quatorze musiciens. Parmi eux, Marc Johnson et Donny McCaslin.

« Steps Ahead Reunion » reconstitué par son créateur en quintet, comme à l'origine, est reparti pour une tournée des festivals de l'été en une vingtaine de dates dont Nice. A l'exception du batteur, Billy Kilson, qui est nouveau dans le groupe et que l'on a souvent entendu au coté de Dave Holland, les recrues sont des habituées de la formation. En effet Mike Manieri a fait appel à la pianiste Eliane Elias, au bassiste Marc Johnson, à la ville époux de cette dernière, et au saxophoniste Donny McCaslin qui s'est fait remarquer dernièrement pour avoir participé au dernier CD de David Bowie, Blackstar. Une telle équipe ne peut pas décevoir. Sa tournée sera-t-elle annonciatrice d'un nouveau départ ou bien une simple offrande sans lendemain faite aux fans de ce groupe mythique ? Réponse le 18 juillet.

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Brad Mehldau, John Scofield et Mark Guiliana

Brad Mehldau ne s'absente jamais longtemps de Nice. On l'avait entendu, l'an dernier, sur cette même scène avec son trio habituel, et, au printemps en solo. Le revoici dans une formation insolite puisqu'il est accompagné par un guitariste, pas n'importe lequel car il s'agit de John Scofield et du batteur Mark Guiliana avec lequel le pianiste s'était livré à quelques expériences insolites publiées dans un CD, « Mehliana » en 2014.

Les amateurs qui voient en Mehldau un styliste du piano seront sans doute déconcertés par ce trio qui, pendant le mois de juillet, va mettre le feu à une quinzaine de festivals de jazz du vieux continent. A partir de quelques phrases musicales puisées dans le répertoire pop, lancées par Mehldau au piano ou au Fender Rhodes, ses deux acolytes également bardés de synthétiseurs et autres gadgets feront circuler le son non sans l'avoir samplé, distordu et repris en boucle jusqu'à la naissance d'une pulsion fusionnelle. Leur concert le 20 juillet sera sera sans doute une des seules rencontres entre le hip hop et le jazz dans un festival où la diversité se côtoie mais ne se rencontre pas.

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Leyla McCalla

La chanteuse et violoncelliste Leyla McCalla, née en 1985, est d'origine haïtienne mais a surtout vécu aux États-Unis. Issue d'une lignée de responsables politiques opposés à la dictature sévissant à Port au Prince, elle a connu à la fois l'exil et une formation de bon niveau notamment musicale. Dès son enfance, elle a été sensibilisée à la lutte des noirs pour leurs droits civiques qu'ils vivent en Caraïbe ou sur le continent.

Après des début musicaux comme violoncelliste au sein de « Carolina Chocolate Drops », groupe spécialisé dans le jazz et blues rural des origines, elle vole désormais de ses propres ailes. Dans son dernier disque (h) elle interprète en anglais, créole et français ses propre œuvres et des reprises qui ont pour inspiration commune le chant des esclaves de Louisiane et des Cajuns ainsi que celui des boat-people d'Haïti. Leyla McCalla et son trio pas ordinaire (i) nous permettront donc de redécouvrir des traditions musicales assez peu connues de ce coté-ci de l'Atlantique.

Nous serons donc sous les étoiles dans ce théâtre de verdure qui, s'il n'a pas la patine d'une arène antique, en respecte le canon. Il est le lieu où l'on pourra, au milieu de connaisseurs et d'amateurs respectueux des musiciens, apprécier l'inspiration, la virtuosité et le don de soi qu'implique cette musique savante que l'on nomme jazz et qui résiste, depuis plus d'un siècle, aux tentatives de corruption, de banalisation et de domestication.

Bernard Boyer


(a) Abdullah Ibrahim (piano), Lance Bryant (clarinette, flûte, piccolo, saxophone ténor), Noah Jackson (Basse, violoncelle), Will Terrill (batterie)

(b) :Avishai Cohen (trompette), Bill McHenry (saxophone ténor), Yonathan Avishai (piano), Eric Revis (contrebasse) et Nasheet Waits (batterie).

(c) : Daniel Freedman (batterie), Jason Lindner (clavier), Nir Felder (guitare), Yonathan Avishai (piano), Felipe Cabrera (contrebasse), Gilmar Gomes (percussions).

(d) :« Bamako By Bus » (2012) et « Imagine That » (2016), tous deux publiés chez Anzic Records

(e) :« Everyday », label Blue Note (2015)

(f) :Géraldine Laurent (saxophone), Paul Lay (piano), Yoni Zelnik (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie).

(g) : At Work, label Gazebo (2015)

(h) : , « A Day for the Hunter, a Day for the Prey », Jazz Village (2016)

(i) Leyla McCalla ( violoncelle, banjo, guitare, voix), Daniel Tremblay (banjo, guitare, percussion, voix), Free Feral (viole, vocal).