Les traces d'un parcours Rétrospective Ernest Pignon Ernest

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Dans le Vaucluse où il s'était retiré pour peindre, Ernest Pignon Ernest apprend qu'il vit tout près de la force de frappe atomique. Elle est juste en dessous, enkystée sous les champs de lavande. Mais comment traiter ce thème difficilement représentable avec un tableau ?

 

 

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En se documentant, il trouve une photo prise à Hiroshima, celle de l'empreinte sur un mur d'un homme soufflé par le feu atomique. À partir de la silhouette du corps calciné, comme pyrogravé, il réalise un pochoir et imprime - comme un avertissement - cette empreinte dHiroshima sur des murs et des rochers de la région

Le peintre était devenu pochoiriste, le premier de l'histoire, un des tout premiers streetartistes, longtemps avant la naissance de l'art urbain.

Un de ses premiers dessins au brou de noix sur papier journal (un taureau inspiré de Picasso fait à l'armée) annonçait déjà son travail.

Né à Nice, imprégné de l'histoire de sa ville, de sa culture singulière, se sentant le fils spirituel de Garibaldi, de Blanqui, il fait en 1971 un travail sur la Commune, couvre l’ampleur des espoirs qu’elle a soulevé et du massacre qui en a suivi.

Sur un plan de Paris, il repère les lieux où se sont déroulés les combats et sérigraphie de grands gisants sur des feuilles de papier journal qu'il collera sur des murs de Montmartre et les escaliers du Sacré Cœur. Il s'agit d'un rappel, destiné à toucher les passants, loin des salles d'exposition.

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Son intervention suivante sera réalisée à Nice en 1974 pour dénoncer l'abomination du Jumelage Nice - Le Cap alors sous le régime de l'apartheid.

Son processus de travail a pris forme. Chaque œuvre est issue d'études documentées, d'imprégnation sur le terrain, de déchiffrage métaphorique, de croquis préparatoires (toujours à taille humaine).

La place que le dessin doit occuper dans la cité n'est pas anodine. L'artiste a reconnu les lieux, leur fréquentation. Il sait qui va passer devant, aussi, il insère ses œuvres, les organise dans un parcours (à Naples, celui de la procession de Pâques). Pour jouer avec la perception du passant, il les met en scène comme pour un film. "Je ne cherche pas à représenter, mais à rendre présent", explique-t-il.

La texture du mur (de vieilles pierres ou enduits) a aussi beaucoup d'importance. Le papier journal poreux qu'il utilise doit s'intégrer et même s'incruster dans la matière du mur.

La dernière étape, le collage la nuit, n'est pas la plus simple. Elle est souvent réalisée dans des conditions difficiles.

Influencés par les peintres de la Renaissance italienne, par Caravage, puis Ingres, Picasso, etc., ses dessins sont somptueux, profonds, sensuels. Ils ont pour fonction d'arrêter le regard, d'obtenir un effet de surgissement destiné à créer une brèche dans les habitudes, les pré-visions, le discours courant. Ses images sont là pour nous dessaisir de nos certitudes, nous interloquer, nous surprendre et remettre notre savoir en question. Elle s'adressent à tous les niveaux de compréhension, de l'émotion pure à la complexité de la culture que chacune recèle.

Au fil du temps et des rencontres, des thèmes politiques et poétiques vont s'imposer : les immigrés en 1974 (déjà), l'avortement (1975), les expulsions (1978), Soweto (2002), etc., et d'autres, plus littéraires : Rimbaud (1978), Pasolini (1980), Neruda (1981), Artaud (1997), Desnos (2001), Genet (2006), Darwich (2009), etc., ainsi que des recherches sur des villes : Calais, Brest, et surtout Naples, ville fascinante où il a travaillé plusieurs années.

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L'exposition au MAMAC est à la mesure de l'artiste, très pensée dans la forme autant que dans le fond. Elle s'ouvre sur la présentation d'un Ecce Homo générique qui, par des mises en abyme successives, des effets de zoom, de perspective, nous renvoient à plus de 450 images qui dialoguent entre elles et permettent à chacun de créer son propre parcours visuel.

Cette mise en scène très recherchée est en fait l'exposition d'une démarche. L'œuvre réelle n'existe plus (ou peut-être encore à l'état de trace). Elle a disparu progressivement, se dissolvant sur les murs de la rue sous les effets du climat, de dégradations humaines, voire d'arrachements d'agents municipaux.

Une œuvre éphémère pour évoquer l'Histoire...


EXTASES" : UNE INTERVENTION IN SITU À LÉGLISE ABBATIALE DE SAINT-PONS ;

NICE 25 juin 2 octobre 2016

Bien qu'incroyant, Ernest Pignon Ernest est fasciné par les figures mystiques du Christianisme. Il a déjà réalisé nombre d'installations dans des églises, mais à Nice, celle de l’abbaye Saint-Pons, s'imposait.

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D'après la légende, l'Abbaye, fondée par Charlemagne vers 774 serait un des plus anciens monastères de la Côte d'Azur (avec celle des îles de Lérins).

Bâtie pour commémorer Saint Pons, un chevalier Romain converti au christianisme (martyre, sa tête aurait roulé dans le Paillon), elle est devenue très puissante au XIIe siècle, possédant plus de la moitié de la ville.

Ce bel édifice baroque était fermé au public pour restauration depuis une quinzaine d'années.

Il nous est enfin restitué avec l'impressionnante installation de l'artiste.

Sur un sol noir et liquide se mirent sept grandes feuilles recourbées représentant sept mystiques chrétiennes (la danseuse-étoile des Ballets de Monte-Carlo Bernice Coppieters, a incarné pour l'artiste ces "Extases").

L'encre, des fusains, de la pierre noire, des gommes crantées sont ses principaux outils pour exprimer les corps, les plis des suaires, les visages extatiques.

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Telles des apparitions, par un éclairage subtil et le redoublement des corps dans le reflet, l'artiste évoque la sensualité extrême de ces femmes dans la jouissance du Christ.

En octobre, la Bibliothèque Nucéra présentera une exposition rendant hommage aux écrivains amis de l'artiste. On y reviendra.


A. Amiel

Rétrospective Ernest Pignon Ernest au MAMAC, Nice jusqu'au 8 janvier 2017 et "Extases" à l'église abbatiale St-Pons, Nice jusqu'au 2 octobre 2016.

Jusqu'au 8 janvier 2017