Jean Charles Blais – Double

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Jean Charles Blais, né à Nantes en 1956, fit ses études à l’Ecole des Beaux Arts de Rennes durant la seconde moitié des années 70’, période secouée par les fortes répliques du séisme de la déconstruction, « dans un contexte très curieux […] où l’apprentissage technique [lui] est rapidement apparu dérisoire »1. Palliant ce sentiment de vacuité, il expérimente alors en tous sens les instances fondatrices et se crée progressivement un lexique de formes singulier qu’il ne cessera ensuite de convoquer dans des mises en relation modulées et ré-agencées à l’envi. Son travail s’affirme depuis sur la voie expérimentale, dans ce processus de déclinaisons, de métamorphoses et de confrontations.

 

 

Entretien

« Ma pratique est sans intention »2 disait déjà Blais aux premiers temps de son parcours. Cette affirmation, qui aurait pu passer pour une provocation, est en réalité un raccourci significatif de son parti pris artistique car il élabore chaque œuvre dans « l’expérimentation des conditions de ses différentes possibilités », autour de ce que Louis Marin appelle « un virtuel du figurable ». Et, à n’être pas conçues à partir d’un projet ou d’une idée bien définis, elles tentent vaillamment l’aventure sans fin « de l’autonomie et de l’indépendance référentielle »3, prenant sens, de fait, à postériori, dans leur complexité et leur ambiguïté.

Entretien

Ce qui bien sûr ne manque pas, chaque fois que nous regardons une installation de Jean Charles Blais ou que parcourons une de ses expositions, de nous introduire, nous autres spectateurs, dans une suite d’interrogations qui augmentent brusquement le trafic de nos synapses. Ainsi en est-il de Double, une sélection de peintures toutes récentes visibles actuellement à la galerie Catherine Issert. Que les œuvres qui y sont données à voir nous paraissent, en les comparant à celles que nous connaissions déjà, d’une intensité figurative inhabituelle - comme les tableaux très colorés peints sur affiches arrachées - ou nous semblent au contraire tendre encore un peu vers l’abstraction - tels les collages épinglés qui jouent des effets de contraste induits par le noir - notre œil, dès qu’il se pose sur l’une d’elles, ne parvient plus à s’en défaire. Pour peu qu’il tente de les assigner à quelque signification, il se trouve alors retenu dans les interstices séparant les formes qui les habitent et se perd dans les méandres qui les relient. Il y décèle des pistes aussitôt empruntées par notre imaginaire pour nous révéler des espaces intérieurs méconnus ou oubliés. Mais ces chemins brusquement bifurquent et s’interrompent comme dans un labyrinthe. Saisis par ces effets de miroirs tronqués qui boostent la circulation des idées, nous pressentons, pour peu que nous jouions le jeu, l’imminence d’un surgissement de sens dont la saisie serait un enjeu essentiel. Mais ce jaillissement se fait désirer et nous plonge de fait dans une délectable attente inattendue. Et quand le sens advient enfin, c’est par petits fragments qu’il se donne, dans quelques fulgurances qui ne nous éclairent que partiellement. L’étonnement vient en ajouter à travers la rencontre de ces êtres singuliers, nouveaux venus dans le répertoire de l’artiste, hommes débarqués d’on ne sait où, au sortir d’une histoire dont on ignore tout : ils arborent de flamboyantes tenues de sport, portent des barbes de mise au Mont Athos et donnent l’impression d’être engourdis par une immobilisation dont on ne perçoit pas la cause. Peut-être une soudaine introspection, comme dans PaySage, une grande peinture sur affiches arrachées de 2016, ou un sommeil sans fin comme dans Nature morte, une autre peinture de 2016 qui se distingue par son aspect ophélien. Mais à quoi bon se perdre davantage en conjectures inutiles puisque, Jean Charles Blais nous l’affirme dans l’entretien qui suit, « il n’y a rien à résoudre » et ce que nous voyons dans sa peinture demeurera ce que nous y voyons…

Entretien

L’exposition, comme son titre l’indique, s’articule autour de la question du dédoublement, convoqué ici dans chacune des œuvres proposées. Pour répondre avant tout à des préoccupations formelles ? Nous serions tentés de le croire en regardant les deux peintures de 2015 intitulées Sans titre ou Al’ombre, une très belle gouache sur papier de 2016 où le noir est décliné dans de subtiles transparences. Mais en revenant aux peintures les plus récentes accrochées dans la première salle, telles Singing, ou Endouble, ce doublement de la figure humaine nous apparait opérer des mises en relation d’un autre ordre et offrir de nouvelles pistes de narration… Et nous voici repartis, d’énigmes en énigmes, sur d’autres chemins de traverse dans ce parcours qui reste, à l’évidence, ouvert à des spéculations sans fin… Pour notre plus grand plaisir.


Entretien



Jean Charles Blais répond à nos questions :



Catherine Mathis : Vous avez effectué vos études dans les années 70’, période encore marquée du sceau de la déconstruction par les avant-gardes du moment et dites avoir été confronté à ce qui vous a semblé être « une conception de la pratique artistique chaotique ». Pour dépasser cela, vous avez appréhendé tous les partis pris picturaux que vous découvriez pour expérimenter les multiples procédés afférents, « juste pour voir », dans ce que vous définissez comme « une traversée du siècle expéditive, systématiquement mise en pratique ». Cela a sans doute été déterminant pour votre travail dans lequel on retrouve la trace, le fruit de cette expérimentation. Mais l’« incertitude de tous, élèves et professeurs », que vous évoquez a-t’elle un lien avec la façon dont vous avez recours à la figure sans montrer vraiment, avec votre manière d’entrecouper le sens à saisir comme pour désamorcer tout développement narratif ? A ouvrir ainsi des pistes brouillées, vous tourneboulez notre œil comme si, tout en les titillant, vous vous défiiez de nos velléités d’interprétation. Pourquoi cette ambiguïté - presque cette ambivalence – qui est une constante de votre travail et lui donne ce réel pouvoir de fascination qui nous incite à nous y arrêter longtemps ?

Jean Charles Blais : A travers cette période de formation et jusqu’à ce jour, ce qui m’a paru être vraiment actif dans la pratique artistique, c’est la mise en circulation, pas la résolution. En fait, Il n’y a rien à résoudre. « Je vais vous raconter cette histoire et elle va être bien racontée » ou bien « je vais vous montrer cette forme et elle va être bien formée » ce sont là des projets sinistres. Ce que j’aime, c’est mettre en circulation tous les éléments qui peuvent être rassemblés autour d’une intuition et de les suspendre là où des points de résolutions seraient possibles, éventuellement nombreux. Ou alors on transforme en adaptant, on décline en transformant et ça devient mortellement ennuyeux parce que ça ne ressemble à aucune des conditions de l’existence.

Entretien

Vous posez des formes et après, ce serait pour chacun what you see is what you see

Oui, bien sûr, il n’y a aucune alternative à cela. Il n’est pour moi pas imaginable que quelqu’un puisse voir autre chose que ce qu’il croit voir, qu’il intègre ce qu’il voit autrement qu’à travers une pensée, une sensibilité, un savoir singulier qui me sont étrangers.


Ce n’est pourtant pas toujours l’attitude des commentateurs…

Peut-être, mais alors cela ne produit pas de sens, simplement de pathétiques éléments de langage. Dans le même ordre d’idées, je ne sais pas très bien comment un tableau se peint. Je sais comment moi je le peins, et encore… ça change sans cesse. Alors comment celui qui le regarde en fait quelque chose, lui donne du sens, je n’en sais pas grand-chose. Ce n’est pas parce que j’en suis l’auteur que j’en ai la clé. Et je n’en suis pas l’auteur pour avoir la clé !

Qu’en est-il de cette double présence, de cette gémellité qui revient souvent dans votre travail comme dans Singing4, une grande peinture sur affiches arrachées où subsiste les marques d’un pliage, comme dans Pasiseul5 ou encore dans àl’ombre6, une gouache sur papier où, dans un très beau dépouillement, les noirs magnifient la couleur ?

En fait, je ne le sais pas très bien. Il y a beaucoup de choses que je note quand je travaille, je regarde, je vois comment ça fait, comment ça fonctionne, c’est très factuel, je vois comment les choses se passent, très simplement. Ces histoires de double sont apparues dans une période où je travaillais avec un vocabulaire particulièrement restreint. Quand une forme aussi simple qu’une figure noire, plate et transparente comme une ombre chinoise était dédoublée, elle gagnait en intensité parce que le regard passe alors de l’une à l’autre et que ça entraine une sorte de mécanique visuelle, l’œil s’active, l’esprit aussi, cherche des liens et des différences, comme dans ces petits dessins qui étaient reproduit deux fois dans un journal pour un jeu consistant à chercher l’erreur. L’esprit pouvait vaciller et se perdre dedans pendant des heures… J’ai le sentiment que dans ce recours au dédoublement deux figures ensemble inventent un mouvement, fabriquent un lien, un couple en quelque sorte, comme deux personnes associées et elles sont plus compliquées parce que chacune détient une part de la relation, une partie que l’autre ne détient pas.

Entretien

Cela n’aurait-il pas aussi un peu à voir avec la fameuse question du Je est un autre ?

Oui et non. Quand je fais un tableau, je suis les deux à la fois, et pas l’un plutôt que l’autre… Peindre c’est aussi être associé physiquement à la fabrication d’un objet, lier son corps à l’invention d’une image.

Votre carrière a démarré très vite et cela sans doute a décuplé votre créativité…

Ca permet de se débarrasser de beaucoup de choses très tôt.


D’aller à l’essentiel ?

Sans doute, mais aussi de se débarrasser de choses qui peuvent être encombrantes : la quête de reconnaissance, l’argent, etc. Quand les choses arrivent vite comme cela c’est un peu brutal mais cette combinaison d’opportunité et de chance est aussi je crois une composante et une condition de l’art.


Comme par exemple d’être exposé après seulement deux ou trois années de pratique artistique chez Léo Castelli à New-York ?

Oui, je suis passé en très peu de temps d’une existence d’étudiant dans une petite école d’art de province à un quotidien fait de rencontres et de collaborations avec des personnes dont, peu de temps auparavant je ne connaissais le nom que par les magazines, les revues et les livres d’art. C’est assez troublant… Vous apprenez très vite, vous ne savez pas très bien quoi, on vous donne aussi un peu d’argent très tôt. Après, tout existe et dans tous les sens, certains ne s’en relèvent pas, paraît-il. Je trouve surtout que beaucoup radotent à mesure que leur notoriété augmente…

Entretien

Parcourir votre exposition en compagnie de Catherine Issert a été un moment extrêmement intéressant, passionnant, vibrant, elle parle de votre peinture avec beaucoup d’enthousiasme, comme si elle était dans votre travail…

Elle y est, véritablement, elle le connaît pour l’avoir montré et accompagné, depuis le premier accrochage d’une de mes peintures en 1982. Ce qui est assez exceptionnel, avec Catherine, c’est que nous ayons partagé ce qui est devenu rare et irremplaçable, du temps.



Catherine Mathis

Jean Charles Blais – Double

Galerie Catherine Issert / 20 mai – 2 juillet 2016



1 J. C. Blais cité par J.L. Andral in Catalogue exposition 2013, musée Picasso Antibes. Editions Skira Flammarion.

2 In Entretiens, 1984.

3

4 Jean Charles Blais, Singing, 2016. Peinture sur affiches arrachées, 127 x 95.

5 Jean Charles Blais, Pasiseul, 2015. Gouache sur papier, 67 x 47,5.

6 Jean Charles Blais, Al’ombre, 2016. Gouache sur papier, 88 x 80,5.