Entretien avec Daniel Buren par Christian Depardieu

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Christian Depardieu : Pour cette exposition au Musée des Beaux Arts de Bruxelles, vous convoquez une série d'artistes avec lesquels vous dialoguez parfois depuis longtemps. A la fresque éphémère qui caractérise votre intervention, vous ajoutez des œuvres qui, au contraire de votre travail, s'inscrivent dans la durée. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Daniel Buren : En effet et c’est bien vu ! Les artistes, parmi ceux dont je me sens le plus proche, et qui travaillent donc directement sur l’espace donné, n’auraient pu, dans le cadre de cette exposition, s'exprimer avec l’ampleur nécessaire, accomplir une œuvre quelconque.

 

C'est donc pour ne pas les confronter avec une réponse impossible, qu’ils n’ont pas été invités ! J’en cite quelques-uns d’ailleurs dans le catalogue et indique pourquoi leurs œuvres ne sont pas présentes malgré l’envie que j’en avais. Par exemple, l’un de mes plus chers amis (malheureusement décédé) Michael Asher laisse derrière lui des œuvres de toute première grandeur tellement spécifiques qu’elles ne peuvent être ni présentées, ni reconstruites ailleurs que dans leur lieu d’origine, dans un lieu inapproprié. J’ai donc présenté une sorte de résidu qu’il avait lui-même fabriqué après la fonte de la tuyauterie des chauffages qui se trouvaient à l’Institut de Villeurbanne, pour affirmer très modestement l’indispensable importance de sa présence. Pour d’autres, comme Douglas Wheeler par exemple, il aurait fallu une salle entière pour qu’il puisse produire un travail, ce qui était absolument impossible ; de même pour Mariane Nordman ou bien encore Felice Varini. Autant d’artistes que j’aurais aimé avoir présents.

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Pour des raisons similaires, par rapport à l’histoire et surtout celle qui a été très influente pour moi, aucune œuvre ne représente les muralistes Mexicains. Là encore, la raison principale est l’impossibilité de transporter leurs travaux. J’ai refusé l’idée de les représenter avec des reproductions de leurs œuvres murales préférant l’absence physique des œuvres à une fausse présence à travers des reproductions. Ceci dit, ce n’est pas parce que je ne produit plus depuis longtemps des œuvres manipulables, ni parce que mon intérêt principal se porte sur les artistes qui posent le problème du lieu dans leurs œuvres, que je considère une seconde que l’art ne peut aboutir qu’à cette position ni que rien -en dehors de ces travaux- n’aurait grâce à mes yeux ! Enfin, j’ajouterai, que les travaux qui s’intéressent principalement au lieu de quelque manière que ce soit, ne sont pas tous éphémères, loin de là.

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Définiriez-vous cette importante exposition comme une rétrospective de votre œuvre ?

Absolument pas ! Au contraire même, c’est une exposition complètement inédite dans mon parcours et rien ne dit que j’aborderai encore ce type de travail. La seule ambition qui frôle l’idée de la rétrospective, c’est le film de 3 heures 30 qui est présenté en même temps, dans la mesure où ce film donne une foule d’indications au sujet de travaux divers soit détruits soit éparpillés à travers le monde, qui sont ainsi pour la première fois recueillis dans cette fresque audio visuelle afin d’offrir de cette manière le plus de repères possibles d’œuvres qui ont été produites ces 60 dernières années, œuvres que peu de gens ont eu le loisir de connaître et qui, à l’exception de moi-même, n’ont jamais été vues dans leur ensemble, par qui que ce soit !

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Je suis bien conscient que nous offrons là des images et non les œuvres elles-mêmes. Cela a pour principal intérêt de donner de façon didactique, pédagogique, une idée du nombre de champs explorés, ce que peu de gens connaissent et qu’il n’est pas possible de montrer autrement. Ceci dit, ce film ne remplace absolument pas les œuvres dont il parle et qui y sont montrées, juste un document souvenir plus complet qu’aucun catalogue ne peut l’être, même si, ce film de 3 heures 35 ne représente même pas 7% de tout ce que j’ai fait ! Il donne en tout cas, pour ceux que ça intéresse, un recul permettant de juger l’œuvre par ailleurs exposée avec une plus grande connaissance des œuvres précédentes, donc quelques outils supplémentaires pour comprendre l’œuvre nouvelle présentée.

 

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La confrontation avec des chef d'œuvres passés et leur présentation dans le cadre de votre travail permet, comme vous le soulignez, leur lecture renouvelée. Quel est votre rapport à ces œuvres, plus spécialement à la peinture, hors de l'anecdote de la représentation ?

J’ai la réputation d’avoir été (et pour certains d’être encore) plutôt radical. En 1967, avec Mosset, Parmentier, Toroni et moi-même, puis plus personnellement dans mes écrits depuis 1968 et sur de longues années, nous avons porté assez loin l’idée de la table rase à partir de laquelle s’est établi mon travail. Ceci étant dit, malgré l’apparente prétention du propos voire sa brutalité fondatrice, il n’a jamais été entendu par moi-même en tout cas, que je n’émergeais de rien, que j’étais sans origine, sans repère, sans filiation, le pur fruit d’une génération spontanée ! Cette exposition ici à Bruxelles, tente, très humblement de montrer qu’aucun artiste (moi particulièrement) ne vient de rien. Il est certain que tout artiste ambitieux, jeune et entreprenant, dans la mesure ou de surcroît le monde dans lequel il arrive ne lui plaît pas, tente de le rejeter brutalement afin de s’en démarquer par tous les moyens. Ce fut pendant des décennies le moteur principal de toutes les avant-gardes successives : brûler ce qui vous précède. Cette attitude qui peut (ce n’est pas toujours le cas) engendrer des choses, des œuvres vraiment nouvelles, se rattache néanmoins toujours à des précédents, qu’ils soient déniés ou non. Il serait absurde de les ignorer même s’il était nécessaire à un moment donné, d’en combattre certains. Vous aurez remarqué que, dans mes choix (ils ne sont pas tous là comme je le regrette dans le catalogue/libretto) des pans entiers de l’histoire de l’art du XX° siècle (et du XXI°) ne sont absolument pas représentés. La raison en est simple : je n’ai proposé que des œuvres, ce qui sous entend évidemment des individus, des artistes, dont non seulement je respecte complètement le travail, certains pour lesquels je voue même une franche admiration, à l’exclusion d’œuvres correspondant à des artistes à propos desquels la critique que je peux en faire, est tellement importante que je n’admire en rien le travail. Cela ne m’empêche d’ailleurs pas d’être capable de me rendre compte que nombre de ces artistes qu’ici je rejette, sont par ailleurs et dans leur domaine des personnes de très grand talent. Les œuvres que l’on rejette définitivement étant également celles qui vous construisent ! Vous avez donc pu constater qu’il n’y avait aucun surréaliste, aucun PopArtiste, aucun Expressionniste (à part Joseph Beuys), aucun Cinétique, etc.. Les œuvres et les artistes choisis forment à mes yeux une des lignes fortes de la production artistique depuis Cézanne. Il y a d’autres lignes extrêmement importantes qui ne sont pas ici approchées ni abordées pour les raisons évoquées plus haut. Par exemple le chemin initié par Marcel Duchamp et Duchamp lui-même sont ici absents.

Cette sélection démontre, si on veut bien s’en donner la peine, que certains choix en excluent d’autres. S’intéresser intensément à Malevitch ou à Monet, élimine immédiatement Balthus ou Magritte (même si ces deux derniers ne jouent pas dans la même cour !).


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Conférez-vous aux œuvres que vous avez choisi une sorte d'immortalité potentielle, une capacité à durer, leur donnez-vous une valeur d'universalité ?

Je répondrais par l’envers de votre question. Si aucun des artistes choisis n’a la capacité de durer (plus qu’il ne dure déjà, ce qui pour certains est déjà assez long...), c’est qu’il ne restera rien, absolument rien du XX° siècle ! Ceci étant dit, c’est bien sûr envisageable et je n’exclue pas cette éventualité.

Certains me semblent parallèlement avoir valeur d’universalité, en tout cas, aujourd’hui si vous prenez Matisse, Monet, Cézanne ou Picasso auxquels on peut ajouter Barnett Newman, Mondrian, Pollock, Brancusi et plus près de nous, Carl Andre, Mario Merz, Agnes Martin, Michael Asher, pour n’en citer que quelques-uns, je pense que le travail de tous, à quelque degré que ce soit, porte ce potentiel universel.


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Dans ce dialogue, les œuvres figuratives voisinent avec les courants formalistes ou conceptuels qui ont radicalement changé notre rapport aux œuvres, à l'esthétique, aux notions du beau. Comment vous situez-vous aujourd'hui par rapport à ces courants constitutifs de l'histoire de l'art ?

Comme indiqué plus haut, comme quelqu’un de respectueux et critique à la fois, qui a tiré (voire tire encore) des enseignements fondamentaux de parcours parfois fort différent voire contradictoires, tous partiellement moteurs de mon travail et de mon inspiration. Cet enseignement et cette admiration ne se limitent évidemment pas, dans le domaine de l’art, à ce qui s’est fait au XX° siècle. Parmi les artistes plus anciens, certains sont pour moi des montagnes incontournables dont je n’ai pu dire un mot par rapport à cette exposition que j'ai concentré sur les 130 et quelques dernières années. Je ne citerai donc pour terminer que le nom d’Uccello pour illustrer le genre de montagnes auxquelles je fais allusion et dont l’exposition à BOZAR, bien qu’il représente l’un des artistes que j’admire le plus au monde, ne rend -ni à lui ni à bien d’autres originaires d’Europe ou d’autres continents- aucune justice.


Propos recueillis en mai 2016.

Daniel Buren « UNE FRESQUE » jusqu'au 22 mai 2016 BOZAR Bruxelles