Alocco « Visites express » 5 ( mai 2016)

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Christo et Jeanne-Claude en /hors atelier.

L’Arche éditeur, Paris.

Très bel itinéraire chronologique d’un artiste montré principalement par un choix pertinent de photos. Au début, une période que les artistes très connus oublient souvent de montrer, comme s’il était nécessaire de naître spontanément avec son œuvre mature, telle Athéna sortant du cerveau de Zeus. Pourtant les artistes ne peuvent entrer dans la pratique qu’au lieu et moment où est l’art lorsqu’ils le rencontrent – en général dans une école ou par des expositions.

 

Nous voyons ainsi le dessin et la peinture hésiter, prendre du métier, être mitigé impressionniste attiré par un expressionnisme fauve, produisant un autoportrait en cubisme bleu (1958) … et traduisant un portrait assez conformiste en portrait cubiste cloisonné. A Paris Christo rencontre Jeanne-Claude, KWY et les Nouveaux-Réalistes. Il aborde l’abstraction et les objets, et dans le début des années 60 commence les emballages ou empaquetages. Le travail évolue vers le gigantisme : Wrapped Coast en 1969, Curtain Valley en 1972, (série d’interventions dans l’espace naturel qui peut aujourd’hui se lire comme anti-écologiste), Emballage du Pont-Neuf à Paris en 1985, Wrapped Reichstag en 1995. Le livre documente bien l’évolution d’une activité artisanale se transformant en entreprise à dimensions industrielles.

Visites

Le livre refermé, nous pouvons nous demander quel sens ou quelle perte de sens traduit le passage de l’objet au gigantisme, non seulement dans l’œuvre de Christo, mais comme tendance dans l’art actuel. Les arts plastiques qui produisaient pour l’œil humain semblent aujourd’hui produire pour l’œil de la caméra, avec obligation de mise en lumière (de préférence en extérieur, comme les jardins de Versailles, ou à la limite sous la verrière du Grand-Palais). L’impératif d’en mettre plein la vue (sur l’écran de préférence) conduit au plus c’est grand, plus c’est beau. Le mystère d’un objet enveloppé semi-révélé parfois par sa forme s’efface devant le gigantisme objectivant : pour être impressionnant le Pont-neuf doit rester un pont, le Reichstag un immense bâtiment. Impressionnant en effet ce gigantesque empaquetage vu d’avion avec son vaste environnement sur lequel la foule spectatrice dispersée ressemble aux fourmis à nos pieds. Qu’en ont pensé les hommes et femmes qui travaillaient dans le Reichstag pendant la mise en place et l’exposition ? Quel sens donner à cet enfermement du lieu censé être en Allemagne le cœur de la démocratie ? Le projet de 1971 à 1995 a fait l’objet d’un livre à tirage limité (5000 exemplaires tout de même, à 750 € l’un) accompagné d’un morceau 22,5 x 22,5 cm de la toile d’origine ayant servi à l’empaquetage : ce carré textile n’a rien à dire, nous sommes là complètement hors sens, dans un rapport purement fétichiste avec l’objet. C’était grand, donc c’était beau. C’est petit, mais ça représente le grand tout, donc c’est beau. Les commissaires priseurs diraient que c’est tout de même moins beau (beaucoup moins cher) qu’une chemise de James Dean.

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Les nouveaux mythes

par Renaud Zuppinger, Uppr Editions.

 

VisitesLa transparence est d’actualité. Sous d’autres noms, elle est depuis l’origine le problème fondamental de la philosophie. Les mythes seraient la parole pour dire l’apparence. La philosophie soulève la pierre pour lire l’envers caché. Selon Renaud Zuppinger, « le mythe entretient des rapports bien ambigus avec le réel, ou pour mieux dire avec… ce qui dans le réel n’est pas le réel : son sens. » Les mythes seraient donc des masques révélateurs. Le costume que revêt toute idéologie pour se montrer réalité, si ce n’est vérité. « Roland Barthes, souvent, aimait à rappeler qu’est « idéologique » ce qui se fait passer pour fait de nature et n’est qu’un fait de culture qui ne s’assume pas comme tel. »

Voici donc un ouvrage fort complexe, dans lequel il est question de Signe et chose, de consensus et confusion, du travail « Trepalium », de la Marchandise, du mythe de l’innovation, de « vent-on du vent ? », du pouvoir, de l’ingérence… Le mythe du tout est art, quel avenir pour le passé… etc. Autrement dit, un décryptage du sens de notre vision mythique du monde, car « Nous prenons bien souvent le signe pour la chose qu’il désigne. On connaît l’adage : Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt… ». Peu optimiste sur l’objet, « L’enjeu est de comprendre l’assourdissante, perfide et agressive confusion ambiante et le profit que tous les prédateurs, puissants manipulateurs et financiers peuvent en tirer ; comprendre les mythes ou vérités frelatées qui nous crétinisent, le plus souvent, avec notre consentement, voire à notre demande. », mais optimiste sur le but, puisqu’il espère comprendre et, plus difficile encore, faire comprendre.

Et de souligner à juste raison l’insuffisance des indignations, à effet de miroir : « une injure ne renseigne que sur le courroux du locuteur et jamais sur le destinataire de l’insulte : ne pas confondre les fonctions émotive et conative du discours selon les catégories de R. Jakobson. »

Impossible de résumer en visite express un texte aussi rapide et touffu. Reste à citer, petites dégustations pour mettre en appétit : « L’art est, en définitive, ce qui, pour s’en être détourné un instant, désigne le mieux la matière. Dans sa présence la plus mate, dépourvue de sens, de résonance, d’écho. L’inventeur, avant d’agir et de vérifier son projet par l’action, doit rêver celle-ci tout comme il lui faudra rêver la matière qui le permet. L’homme admettra-t-il un jour que tout naît du rêve et y retourne ? Et c’est là que le rapport à la culture, à celle dont nous sommes légataires joue un rôle déterminant. » Une invitation à repenser toutes vos idées ou visions, au cas où vous auriez oublié de le faire en permanence… Attention, gros travail… « Trepalium ».

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Visites

Jessica Harrison

« Pink, Gree, Blue & black » du 2 juin au 29 juillet 2016-05-10

Galerie LJ, 12 rue Commines 75003 Paris

Jessica Harrison reproduit à la main à base de boudin la collection éclectique des vases et récipients du Victoria & Albert Museum, Londres. Les formes grossières obtenues par ce modelage contrastent avec la préciosité du matériau utilisé, la porcelaine. Les défauts devenus apparents au cours du modelage ont été ignorés ou au contraire, encouragés. Avec les défauts, les mécaniques de perception et les erreurs d’interprétations sont exploités. Dans l’intention d’explorer la relation entre la vue et le toucher, les imperfections et les erreurs dues à la manipulation hâtive, qui sont au métier de la céramique ce que le croquis serait au dessin, sont mises en évidence. Sortir du métier conventionnel peut ouvrir des voies qui font d’un vase une sculpture.

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Mensonges et faux-semblants

Martine Magnin, Estellas Editions

 

VisitesS’agit-il d’un roman, d’une autobiographie, ou d’un roman autobiographique ? L’ambiguïté est entretenue dans l’écriture par Martine Magnin racontant l’enfance de Jenny, avec parfois intervention dans un même paragraphe de l’auteur prenant la parole à la première personne. Façon d’affirmer « Jenny c’est moi », mais de se distancier de ce récit concernant quelqu’un qu’elle n’est plus. Il y a un méchant monsieur M. compagnon de la mère (imagé en ombre envahissante sur la une de couverture) qui connote l’effrayant M. du Maudit de Fritz Lang. Les abus sexuels sur une petite fille de cinq à sept ans ne sont pas dits, simplement suffisamment suggérés. La romancière s’attache davantage à expliciter les rapports avec la mère et la grand-mère, femmes complices restées hors-jeu, et le difficile chemin de résilience aidé d’abord par une famille d’accueil, puis par le père retrouvé. Les conditions de vie de l’après-guerre, années quarante et cinquante, sont parfois décrites avec une précision quasi sociologique, à Paris mais aussi dans des campagnes où la vie restait très rude. Pour l’ambiance, dans la famille qui accueille Jenny lors d’un premier éloignement salvateur, les personnages font penser aux paysans qui hébergeaient la petite Paulette dans « Jeux interdits » de René Clément. On comprend par contraste le bonheur solaire de Jenny d’être ensuite accueillie à Cannes puis, chez le père musicien, à Monaco.

(Estellas éditions, 48 Rte de Laure, 11800 Trèbes)


Marcel Alocco