Hommage au sculpteur Minoru Kano, Maison du Japon à la Cité universitaire internationale de Paris – avril 2016

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UNE CITE DANS LA VILLE

A quelques semaines d'intervalle, je suis montée deux fois à Paris pour assister à des événements à la Cité universitaire internationale de Paris.

 

Fin janvier 2016, c'était la présentation de l'autobiographie du peintre et théoricien argentin Luis Felipe Noé à la Maison de l'Argentine, pavillon inauguré en 1928 et dirigé actuellement par Marcello Balsells, musicien argentin, passionné de tango. "Yuyo" Noé, de passage à Paris, m'a demandé de participer à la présentation de son autobiographie, avec Nestor Ponce, écrivain argentin et professeur de civilisation espagnole à la faculté des lettres de Rennes. J'aurai l'occasion de reparler plus en détail de cet ouvrage très original.

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C'était la première fois depuis mon premier séjour à Paris, la première fois en 36 ans, que je pénétrai dans cette cité universitaire internationale. La surprise a été de taille : quarante maisons dessinés parfois par des architectes illustres, 12000 étudiants et chercheurs de 140 nationalités ! Les maisons représentant un pays admettent des étudiants, chercheurs et artistes de leur nationalité. La cité qui remonte au début du XXe siècle n'a donc pas renoncé à l'utopie de départ basée sur les échanges interculturels, l'aide et l'accueil des étrangers.

Je me suis étranglée de plaisir en retrouvant, le temps d'une soirée, l'ambiance cosmopolite que j'ai connue à Paris dans les années 80.

Il y avait là dans le public les jeunes étudiants, pensionnaires de la Maison de l'Argentine, des amis français de Yuyo, des amis et peintres argentins de Paris, la responsable culturelle de la Maison de l'Amérique latine du bd Saint-Germain, et le directeur de la Maison du Japon à la Cité, Monsieur Ushio Ono, venu en voisin, amené par mon amie critique japonaise Missawa Kano.

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Le 16 avril 2016, c'est l'hommage au sculpteur japonais Minoru Kano, disparu en février 2007, qui m'amène à la Maison du Japon de cette même Cité universitaire internationale, hommage rendu pour célébrer l'entrée à la Maison du Japon de deux oeuvres  de sculpture données en 2014 par son épouse, Missawa KANO.


MINORU ET MISSAWA KANO : UNE RENCONTRE A PARIS

Lorsqu'il arrive en 1957 à Paris, boursier de l'Etat français, Minoru Kano a vingt-sept ans. Il est déjà diplômé de l'Université nationale des arts de Tokyo. Il se passionne pour l'art roman et plus particulièrement pour les ondulations délicatement ciselées, les rythmes subtils de l'Eve d'Autun.

Comme le dit le carton d'invitation, Minoru est un "ancien résident de notre Maison, qui a bien aimé notre Maison et a continué de veiller toujours sur elle avec beaucoup d'affection".

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Et ill avait une raison particulière pour cela : c'est dans cette maison du Japon qu'il a rencontré Missawa, une jeune étudiante japonaise venue étudier la littérature française et plus particulièrement l'oeuvre de Paul Valéry et qui avait été confié par ses parents à la bonne garde du directeur de la Maison.

Missawa Murobuse est la fille de Takanobu Murofushi, intellectuel progressiste qui participa au sortir de la seconde guerre mondiale à la rédaction de la nouvelle Constitution du pays. Et c'est dans cette même Maison qu'ils se sont mariés en 1959 se chargeant eux-mêmes de la préparation des sushis dont personne n'avait alors idée à Paris.

J'ai connu Missawa en 1996 : nous faisions toutes les deux partie du jury du Festival international de la Peinture de Cagnes-sur-Mer, sous la houlette de la jeune directrice des musées Frédérique Verlinden et du secrétaire du Festival, Michel Gaudet. Le jury comptait aussi la critique brésilienne Sheila Leirner et Brahim Alaoui, responsable de la section d'art contemporain de l'Institut du Monde arabe. Ce fut un moment particulièrement convivial. Avec Missawa, l'entente fut immédiate. J'ai en mémoire notre conversation, appuyées par-dessus la rambarde du grand escalier du château du Haut de Cagnes, la grâce de ses attitudes et le charme de sa diction.

Jeune Japonaise à Paris, Missawa a débuté comme journaliste et productrice à Radio France Internationale. Elle a interviewé tout ce que Paris comptait alors de grands compositeurs, littérateurs… auscultant à la loupe leurs rapports avec le Japon. Son émission s'adressant au Japon, elle conservait de l'interview en français les réponses de l'interviewé sur laquelle elle collait sa traduction en japonais. On lui doit ainsi la dernière interview de Jean Cocteau. Elle a questionné un Jean Cocteau très touché par la disparition d'Edith Piaf sur ses relations avec le Japon et sa littérature. Outre que Missawa a gardé de cette époque des archives bilingues tout à fait uniques, elle sait aussi remarquablement jouer de sa voix. Ses messages téléphoniques qui ne connaissent pas de version courte s'achèvent par un "C'était Missawa !" radiophonique dont je raffole. Et Missawa peut vous tenir en haleine sur n'importe quel sujet. De l'anecdote la plus incroyable au récit de ses déboires informatiques les plus inextricables.

Quatre ans plus tard, en 2000, c'est Missawa qui était la commissaire de l'édition du Festival de Cagnes-sur-Mer consacrée au "Japon, visions contemporaines", exposition pour laquelle elle a déployé une énergie considérable, comme toujours lorsqu'il s'agit de faire connaître la culture de son pays. Membre de l'association de la presse étrangère, Missawa tient une chronique dans la presse japonaise sur la vie française en mettant l'accent sur la musique, les beaux-arts, le vin et la gastronomie. Elle reçoit des centaines d'invitations sur les sujets les plus divers. J'ai couru avec elle les salons gastronomiques, les inaugurations de boutiques, les expositions d'art...

Voilà pourquoi pendant un certain temps, Minoru a d'abord été pour moi le mari de Missawa, cet homme charmant qui venait nous chercher en voiture place de la Nation après nos virées parisiennes pour nous ramener chez eux à Noisy-le-Sec. Et c'est progressivement que cet homme discret et attentionné est sorti de l'ombre.

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J'ai d'abord aimé l'homme, sa modestie et sa générosité. Alors que nous visitions son superbe atelier au fond du jardin du pavillon de Noisy le Sec, la conversation a glissé sur les sculpteurs que j'avais connus à Paris dans les années 80 et en particulier sur le sculpteur péruvien Alberto Guzman dont j'avais tellement aimé les beaux marbres polis jouant avec la lumière. Qu'à cela ne tienne, ni une ni deux, sans plus songer à défendre son propre travail, Minoru qui avait été son voisin d'atelier au hameau des artistes à Nogent-sur-Marne a proposé de nous emmener chez Guzman. Et nous voilà partis tous les trois par une belle journée de printemps. Minoru était heureux de revoir son atelier, de sonner chez sa voisine Dana Roman, la veuve de Victor Roman, qui nous montra sa peinture, l'atelier de son mari, le livre fraîchement édité sur lui. Et de cette visite commencée dans l'atelier de Minoru et terminée dans les ateliers de Guzman et Roman, est sorti un article sur la monographie consacrée par les éditions Adam Biro à Victor Roman.

L'oeuvre sculptée de Victor Roman est superbe ; je n'en avais jamais entendu parler avant cette visite improvisée. Victor Roman fait partie de tous ces artistes admirables qui ont continué après guerre à venir à Paris des quatre coins du monde, à Paris où ils ont fait des oeuvres de tout premier plan dans un silence institutionnel assez notable. Il y aura là un travail d'histoire très important à faire pour rendre à Paris la place artistique unique que lui ont concédé ces centaines d'artistes.

Si cet apport cosmopolite n'a pas formé un milieu aussi serré qu'avant guerre, Paris est resté jusque dans les années 80 un archipel du monde.

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Minoru Kano est une des îles de cet archipel. Minoru consacrait peu de temps à sa carrière, et la relation que nous avons eue le prouve, car il était trop occupé à travailler et à vivre. J'ai partagé son goût pour la bonne chair, le vin, la compagnie. Sa gaieté et son esprit transformaient n'importe quelle circonstance en véritable réjouissance. Je garde en particulier le souvenir d'un joyeux dîner au Foujita 2, rue du 27 juillet près des Tuileries. Au rez-de-chaussée le bar à sushi, au premier étage, le bar à tempura. Missawa préférait les sushis mais pour me faire plaisir nous nous étions attablés au premier étage. Pour Missawa les plats venaient d'eux-mêmes, ses goûts bien arrêtés étant parfaitement connus de la maison. Pour Minoru, et encore plus pour moi qui étais en pleine exploration, tout était tentant. Et nous avons mangé un peu de tout, Minoru terminant ce que je ne pouvais avaler comme le natto.


KANO : LA LENTE REVELATION DE L'OEUVRE

De nos conversations d'atelier, ce qui ressortait c'était le problème du choix des matériaux. Minoru avait utilisé des résines, de la poudre de bronze plastifiée. Après une opération du coeur, la question de la poursuite de la sculpture s'était posé. Aussi était-il très heureux d'avoir trouvé le contreplaqué. Ce matériau lui opposait moins de contraintes matérielles. Mais au-delà de la question technique, le contreplaqué satisfaisait aussi sa recherche esthétique. Après avoir travaillé des volumes, être parti du plein de la matière, l'usage du contreplaqué, du plan, lui permettait de construire des rythmes spatiaux. Et pour ce mélomane, lui-même deuxième violon, cette construction rythmique était particulièrement satisfaisante. Le contreplaqué lui permettait d'obtenir des volumes pleins par "coffrage", à la manière d'un travail de menuiserie, ou de déployer dans l'espace des rythmes obtenus par la juxtaposition de lamelles. Missawa a offert à la Maison du Japon un exemple de chacune de ces deux approches.

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Lors de l'hommage qui lui a été rendu le 16 avril dernier à la Maison du Japon, ces deux pièces aériennes déployaient leurs formes tournoyantes de bois clair sur le fond d'or de la grande fresque de Foujita, "L'Arrivée des Occidentaux au Japon", commande exécutée en 1929 pour le salon d'honneur de la Maison du Japon. J'ai mieux compris alors l'importance du matériau pour Minoru, importance qui dépassait largement les problèmes posés par la manutention. Minoru a choisi des bois de couleur claire qui lui permettaient de ciseler délicatement l'ombre, de sortir de la violence du clair-obscur, tout comme en peinture les figures nacrées sur fond d'or de Foujita ignorent l'obscurité pour entrer toutes entières dans la lumière.

Dans la première partie de son oeuvre qui l'a vu travailler toutes sortes de matériaux (laiton, époxy, aluminium, plâtre peint, ciment coloré…), Minoru a toujours tiré les plus beaux effets chromatiques de la matière choisie. Rares sont alors les pièces vraiment en ronde-bosse. Les formes généreuses et pleines sont presque toujours aplaties pour s'inscrire dans un plan. Ces surfaces aplanies permettent de multiplier les jeux de miroir en réfléchissant la lumière.

Elles permettent aussi de rapprocher la sculpture de l'écriture. Dans l'écriture japonaise, avec l'idéogramme, symbole graphique, représenter c'est dire. Et l'art de l'écriture, la calligraphie, est dit-on l'épître du Ciel. C'est une des voies menant vers la compréhension du sens de la vie et des vérités éternelles.

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J'ai mis du temps à percevoir dans la sculpture de Minoru cette dimension scripturale des formes, qui est étrangère à la culture occidentale. Je n'ai vu au départ qu'un jeu de formes simples, parfois anthropomorphiques. Et ce n'est qu'après la mort de Minoru, lors de mes visites à Noisy le Sec, que j'ai commencé à aimer ses sculptures : pas simplement à les trouver belles mais à les trouver justes et nécessaires.

Lorsque je vais à Noisy le Sec je reprends le dialogue avec ces statues qui s'inscrivent dans l'histoire de l'abstraction d'après-guerre, mais qui sont bien plus que ça, car elles sont à la fois stèles et totems me parlant de celui qui n'est plus et à la place de celui qui n'est plus et aussi idéogrammes, mais une écriture de mage qui me dit des choses que je ne comprends pas mais que j'entends.

Pour l'hommage que lui rendait la Maison du Japon le 16 avril, la soprano Yumi Nara a interprété un florilège de chansons japonaises et françaises pour évoquer des traits de l'histoire ou du caractère de Minoru, le flûtiste Thomas Prévost a joué la sonate pour flûte et piano de Francis Poulenc, qui semblait être le parfait équivalent musical de sa sculpture. Ils étaient accompagnés respectivement par les pianistes Haruko Ueda et Lui Miyata.

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Un conseil donc, si vous êtes curieux d'un pays, de sa langue et de sa culture, gardez un oeil sur la programmation culturelle de la Cité universitaire. Bien sûr, vous trouverez dans Paris des lieux institutionnels, bien plus prestigieux (la Maison de l'Amérique latine ou l'Institut de la Culture du Japon à Paris pour les cas qui nous occupent) et qui offrent des programmations de qualité. La Maison de l'Amérique latine du boulevard Saint-Germain organise, par exemple, un cycle d'expositions, de conférences, de projections de films avec beaucoup de regards croisés franco-sud américains tout à fait intéressant. Mais la Cité universitaire c'est bien plus qu'une offre culturelle, c'est la possibilité de rencontres, d'échanges culturels auxquels vous pourrez participer comme un acteur à part entière, la possibilité de tisser des liens avec des gens merveilleux, tout simplement.

Agnès de Maistre