AAARG ! pour la septième fois… Sur PerformARTS

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Paraîtra, paraîtra pas ? AAARG ! c’est comme le grand cachalot blanc, ça plonge et ça revient en surface : « Il souffle, il souffle ! » Ouf ! Nous, pauvre Achab-Ishmaël toujours à la poursuite de-nous-ne-savons-pas-quoi, nous faisons corps avec le Aaarg-Péquod, nous sommes nous et lui, et nous finirions bien dans notre rêve-cauchemar par flotter solitaire (La traversée en solitaire, le rêve) unique survivant sur un cercueil …

 

Si Herman Melville était notre prophète. Ainsi délirais-je lorsque le n°4 mensuel est tombé dans ma boîte-aux-lettres (à lettres, mais qui accepte volontiers les magazines). Pareil, comme d’hab. le mesclun, des textes et des BD variées et parfois un peu avariées comme un bon camembert coulant ou un roquefort bien fait, au lait cru pour effrayer l’américain moyen. Pas de quoi : AAARG est l’acronyme de Association of Americans Risen from the Grave… (et je n’invente pas !)

Ouais, MAIS. Le français c’est comme ça, il faut de temps en temps du MAIS qu’on glisse dans la phrase lorsque ça glisse parfait comme sur un bon parquet bien ciré. MAIS est arrivé un mel (en anglo-saxon : mail) qui dit… au lieu de vous le dire, je le délivre tel quel que vous ne croyiez pas que je voudrais me le garder. Ciel qu’en ferais-je ? Donc voici-voilà la bête sur pieds, à vous de voir si c’est ou non pour l’abattoir.

Pour être un peu sérieux (oui, ça m’arrive… une fois par an) je dirais que les BD et donc AAARG ! ne sont pas mes publications préférées. MAIS là n’est pas LE mon problème. Le problème est celui, plus général, de la presse papier (non-industrielle). Et le cas AAARG ! est symptomatique et exemplaire.

D’accord, ce n’est pas rigolo et un peu long… MAIS, si vous n’êtes pas concernés, vous n’êtes pas obligés de lire…

Marcel ALOCCO

Aaarg

AAARG !, la mort d’un magazine

et d’une maison d’édition ?

Cela fait cinq ans que nous bossons sur ce projet, dont l’activité éditoriale a démarré il y a bientôt trois ans. AAARG!, c’est au départ un mook bimestriel, diffusé en librairie. Après 11 numéros, début 2016, AAARG! s’est transformé en magazine mensuel, dont le 4e numéro vient de paraître. Aux dires de tou.te.s, d’une qualité exemplaire. On en est fier.e.s.

AAARG!, c’est aussi une maison d’édition qui, durant cette même période (3 ans), a sorti 27 livres (38 en comptant les mooks, donc). Toute cette activité est portée à bout de bras par trois personnes en fixe et une bonne poignée de collaborateur.trice.s. L’idée de départ du périodique était de payer les auteur.e.s pour la publication, malgré la taille de la structure et sa fragilité économique.

Les deux premières années, la structure a perdu de l’argent. C’est qu’un tel projet, ça se construit, il faut investir, communiquer, créer la base. Puis au terme de la troisième année, la structure devient rentable, malgré ses lourdes charges fixes. Qui plus est, au lancement de la version magazine, 60 000 euros sont récoltés lors d’un lancement en crowdfunding. De quoi se dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le fait est que non. La structure souffre, et les porteur.se.s du projet sont mobilisé.e.s en permanence à son difficile maintien. Le problème le plus délicat à gérer pour une petite structure à l’activité dense et ambitieuse porte un nom : la trésorerie. L’édition est un secteur complexe. Le livre demande de l’investissement d’avance. Les premières retombées sur placement* arrivent entre 100 et 120 jours après ce placement. S’il y a des retours*, et il y en a, ils s’imputent aux factures des livres suivants. Pour le magazine, ce sont les mêmes délais de paiement, mais le système diffère. On ne s’y attardera pas ici : nous avons encore peu de recul sur l’activité de presse et elle n’en est qu’à son lancement. L’économie de notre maison d’édition, ainsi que son fonctionnement, demandent à la fois une régularité dans l’activité et une trésorerie équilibrée, qui permet de tenir et de payer nos créanciers même quand tout notre chiffre d’affaires est dehors. Il est possible pour une structure telle que la nôtre d’avoir 100 000 euros de produits en attente de paiement (de la part des diffuseurs), 40 000 euros de facture, mais de nous retrouver en cessation de paiement, le temps de toucher le pécule, et donc en impossibilité de produire, et ne plus sortir de livre, ne pas amortir les retours, ne plus générer de trésorerie à venir en sortant des livres, et ne plus pouvoir gérer l’activité. Alors que celle-ci est rentable.

Cette situation nous pend au nez. Il a suffi de quelques facteurs extérieurs, et pas des moindres.

Avec le succès de la campagne de pré-abonnements au magazine, nous repartions sur des bases saines, rattrapant un trou de trésorerie qui commençait à être délicat à gérer. Nous avons, dans la foulée, contracté un prêt (pas le premier) pour pouvoir gérer. Notre plan de trésorerie était fragile jusqu’à la fin du troisième trimestre, puis nous étions sûr.e.s de trouver un rythme de croisière. Ce prêt était nécessaire. Notre maison d’édition a son catalogue diffusé** par le géant Volumen, lui-même racheté par le plus géant encore Interforum (Editis) l’été dernier. Volumen s’est retrouvé en restructuration durant ce second semestre, et les équipes ont commencé à changer. Le fonctionnement interne aussi sans doute. Il faut dire que déjà, nous désirions partir, attendant la fin de notre contrat prévue pour septembre 2016. Être une petite structure au milieu du catalogue Volumen ne nous servait pas. Qui plus est, si au moment où nous avons signé, le diffuseur voulait élargir clairement son faisceau de diffusion en s’ouvrant beaucoup plus à la bande dessinée, il s’est avéré que notre catalogue n’y était pas adapté. Les réformes internes à Volumen suite au rachat ont visiblement eu un impact direct sur notre viabilité.

Sur les 6 derniers mois, nous avons pu constater un lâchage de la maison d’édition. Il faut savoir que bien en amont, nous discutons avec le diffuseur des objectifs de placement de chaque livre. Les nôtres sont définis sur des bases prudentes avec le diffuseur. À partir de ces objectifs, nous travaillons notre trésorerie en avance. Les six derniers mois, donc, notre diffuseur n’a placé que 57 % des objectifs prévus, 54 % pour 2016 (4 mois). Une différence de chiffre d’affaires de 40 000 euros. Et donc un trou de trésorerie du même montant. Si l’on considère qu’en plus de ça, l’un de nos imprimeurs a été victime de plusieurs problèmes internes concomitants et successifs le premier trimestre, dont nos sorties ont pâti (3 livres retardés, dont deux numéros du mensuel en version librairie à tirage limité, qui accusaient 3 semaines de retard ; dur pour un mensuel), nous nous sommes retrouvés en une poignée de mois dans une situation opposée à cette santé économique revenue. La maison d’édition a tout bonnement été torpillée, se retrouvant exsangue.

Durant cette période, nous avons envisagé plusieurs solutions, posé notre préavis et dénoncé le contrat qui nous liait à Volumen, qui avait visiblement d’autres problèmes à gérer que des petits éditeurs avec sa restructuration. Nous avions par ailleurs imprimé et livré à Volumen 1 300 livres gratuits, pour une opération prévue de longue date, visant à offrir des ouvrages aux libraires pour dynamiser les placements du catalogue. Sur 1 300 livres, Volumen en a livré... 28. On sent le travail forcené au service de l’éditeur... Les témoignages des libraires spécialisé.e.s BD avec lesquel.le.s nous avons parlé concordent dans notre sens. Bref, il aura suffi de 6 mois pour nous repousser dans le trou.

Cette somme, sur la globalité économique, ne représente « pas grand-chose ». Nous voyons transiter entre 500 000 et 600 000 euros dans la structure en un an (oui, ça donne le tournis à notre échelle), qui passent et repartent tout de suite pour payer auteur.e.s, imprimeur.e.s, charges fixes, charges extérieures, j’en passe et des moins pires. Au final, en direct, nous produisons environ 14 équivalents temps plein entre salarié.e.s, collaborateur.trice.s et auteur.e.s. Pas mal pour une minuscule structure, dont les porteur.se.s n’arrivent pas tou.te.s à se salarier...

À cette heure, notre avenir est plus qu’incertain sous cette forme. Le n°4 du magazine sera sûrement le dernier. Nous ne voyons pas d’issue dans la configuration actuelle, et il nous importe d’arrêter le plus proprement possible, de pouvoir indemniser les abonné.e.s qui nous ont soutenu.e.s, de payer les auteur.e.s, les imprimeur.e.s... avant de nous retrouver dans une situation ingérable. Pour une simple histoire de trésorerie, à cause de trop petites épaules pour un gros projet.

AAARG! doit continuer et doit vivre, ça on en est persuadé.e.s. Un catalogue superbe, des projets vraiment enthousiasmants, l’arrivée d’une équipe d’auteur.e.s de plus en plus solides (et solidaires) et ce magazine pour lequel tou.te.s les lecteur.trice.s ne tarissent pas d’éloges. Nous allons d’ores et déjà rencontrer d’éventuels repreneurs et étudier des propositions crédibles et fidèles à l’esprit de la maison, dans le but de ne pas laisser mourir la bête d’un rhume alors qu’elle tire un train solide rempli de talents. AAARG! est aujourd’hui une institution dans le monde de la bande dessinée francophone, et nous en sommes fier.e.s.

Nos limites et la taille de notre structure ne nous permettent plus de porter ce projet, pourtant rentable. Pour l’instant, pour une durée indéterminée, le magazine AAARG! entre dans une période de stand-by et notre avenir est incertain.

On vous tient au courant.

Amour et spaghetti.

L’équipe de AAARG!