ROMEO ET JULIETTE D’Angelin Preljocaj

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D’une souplesse étonnante, vingt-quatre danseurs du Ballet Preljocaj s’affrontent en deux clans opposés pour incarner l’histoire tragique des mythiques amants de Vérone, Roméo et Juliette. C’est dans un décor de l’univers fantastique d’Enki Bilal qu’Angelin Preljocaj situe sa version guérilla du drame de Shakespeare. Vérone devient une citadelle retranchée où vit un monde d’opprimés par une tutelle comme celle du joug soviétique qu’ont subi les parents du chorégraphe d’origine albanaise et ceux de son décorateur, né à Belgrade.

 

 

Spectacle

Créée pour la première fois en 1990 dans une version de trois heures, la chorégraphie est aujourd’hui réduite à une heure et demie, et elle n’en est que plus cinglante. Si quelques épisodes de l’oeuvre classique ont disparu, l’essentiel est là pour comprendre le rôle des nourrices (vêtues de surprenants costumes bouffants mi-noir, mi-blanc), l’effet tragique du poison qui impose des linceuls rouges, et le meurtre de Tybalt (Marius Delcourt qui semble avoir des ressorts dans les jambes, tant ses sauts sont époustouflants). Preljocaj a totalement modernisé l’histoire tout en suivant la trame initiale qui repose sur une série de duos représentant l’évolution de deux êtres et de leur relation, loin des rivalités des familles Montaigu et Capulet. Le talentueux chorégraphe nous plonge dans une danse sensuelle et tragique qui s’enchâsse dans la modernité pour donner un spectacle voluptueux. Il explore les nombreuses facettes du mythe en traduisant, avec le langage des corps, les vertiges et les déchirements de l’amour. Le plus important est la force du désir sensuel qui accroche les amants l’un à l’autre, les enroule l’un autour de l’autre, comme captés par un extraordinaire pouvoir d’envoûtement, ce qui induit des mouvements émotionnels particulièrement intenses.

Dans les rôles-titres, Jean-Charles Jousni et Emilie Lalande dansent magnifiquement et sensuellement tous leurs duos. Roméo et Juliette, c’est l’amour à mort. L’amour face à des valeurs oppressives que ce soient celles de la famille ou celles d’un pays au régime totalitaire, sous surveillance d’une milice qui veille à ce que les sans-abri ne se mêlent pas aux nantis. Mais, l’amour n’a pas de frontière, ce qui a toujours fait scandale.

Spectacle

Pour tresser au plus serré leur destin fatal, du prélude romantique au funeste épilogue, de leur rencontre jusqu’à leur mort, le chorégraphe a habillé l’histoire de gestes qui n’ont rien d’illustratif, mais qui représentent une succession d’enchaînements jusqu’à approcher l’instant ultime du drame. Cette lecture de l’histoire classique est d’une intelligence saisissante, d’une force anxiogène comme il est rare d’en voir en danse. Preljocaj défoule ses fantasmes pour dramatiser sa chorégraphie où nul mouvement n’est gratuit et où chaque pas a un sens dans cette danse très contemporaine.

Bruits de pas militaires au pas cadencé, sirènes d’alarme, gyrophares qui dirigent leur lumière dans l’oeil du spectateur, voilà l’univers où une milice chargée d’assurer l’ordre social s’affronte à un monde de marginaux. L’intrigue de Shakespeare est transposée dans un univers contemporain et même futuriste en convoquant le fantastique. D’une esthétique sublime, le décor et les costumes du célèbre dessinateur Enki Bilal accentuent davantage le tragique et la violence de la transposition par des teintes tout en noir et ocre brun.

Les inventions chorégraphiques font écho à la musique symphonique entêtante et parfois enfiévrée de Prokofiev. Durant des instants de pure émotion, certains mouvements se déploient dans un silence total accentuant la beauté des gestes et du bruit des pas des danseurs sur le sol. Dans les combats, on perçoit même quelques rugissements rageurs.

Magie de la danse, plus forte que la vie et la mort réunies !

Caroline Boudet-Lefort