Festival de Cannes 2016, un cru exceptionnel ?

PDFImprimerEnvoyer

L'ensemble des sélections du 69e Festival de Cannes se présente de manière très harmonieuse

Tandis que la Compétition a su recruter la plupart des cinéastes de premier plan disponibles sur le marché, la Quinzaine des réalisateurs se recentre sur l'exploitation de son riche carnet d'adresses, Un Certain Regard lance ses filets dans toutes les directions et la Semaine de la critique tente de faire la synthèse entre l'exigence du cinéphile et le plaisir du spectateur.

 

La Compétition : une riche moisson1

Festival

 

La sélection principale, la Compétition, affiche un programme particulièrement alléchant grâce à la notoriété des stars et des cinéastes en lice.

Le cinéma français aligne quatre représentants dont une femme (Nicole Garcia), contre six en 2015. Parmi eux, deux habitués, Bruno Dumont et Olivier Assayas. Le premier avec « Ma Loute » dans la lignée de sa mini série « P'tit Quinquin » (2014), filme une enquête policière burlesque située au bord de la Côte d'Opale en 1910. Il a réuni pour l'occasion une distribution aussi insolite qu'impressionnante (Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Fabrice Luchini et Jean-Luc Vincent). Le second, dans un thriller fantastique « Personal Shopper » suit les aventures d'une jeune américaine à Paris qui a la capacité de communiquer avec les esprits. Nicole Garcia présentera « Mal de Pierres », adaptation du roman de Milena Agus où une jeune femme, interprétée par Marion Cotillard, recherche l'amour absolu dans la Sardaigne d'après guerre.

Le nouveau venu de l'équipe est Alain Guiraudie avec son cinquième long métrage, « Rester Vertical », récit des errances d'un jeune père, son bébé sur les bras, entre la Lozère et le Finistère.

Le clan francophone est renforcé par deux (ou plutôt trois) poids lourds : les Belges Darnenne et le Québecois Xavier Dolan. Dans « La Fille Inconnue » de Jean-Pierre et Luc Dardenne, une médecin généraliste, interprétée par Adèle Haenel, enquête sur l'identité d'une jeune fille trouvée morte dans son quartier à qui, la veille, elle avait refusé l'accès à son cabinet. Xavier Dolan, deux ans après « Mommy », Prix du jury et succès public tout autant que critique revient à Cannes avec « Juste la Fin du Monde », adaptation de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce. Le film raconte l’après-midi en famille d’un jeune auteur revenu dans son village après 12 ans d’absence afin d’annoncer aux siens sa mort prochaine. Pour ce huis clos à cinq personnages, il a fait appel à la fine fleur du cinéma hexagonal : Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Nathalie Baye et Léa Seydoux.

Avec quatre films contre deux l'an passé, le cinéma américain sera davantage à l'honneur en 2016 qu'il ne l'était en 2015. Woody Allen, hors compétition, fera l'ouverture avec « Café Society », évocation du parcours d'un jeune ambitieux à Hollywood dans les 1930. Jim Jarmush s’intéresse dans « Paterson » à la vie d'un chauffeur de bus passionné de poésie. Il présentera également, en Séance de Minuit, « Gimme Danger », documentaire sur Iggy Pop. Jeff Nichols, découvert à la Semaine de la critique en 2011 pour son second long métrage « Take Shelter » est un cinéaste pressé, presque autant que Xavier Dolan. « Loving », son cinquième film suit de prés « Minight Special » sorti en France à la mi-mars. Sa dernière œuvre, comme les précédentes, a pour thème la famille menacée. Elle décrit la véridique histoire du combat, à la fin des années 1950, d'un couple mixte contre l’État de Virginie qui interdisait les « mariages inter-raciaux ». « The Last Face » de Sean Penn a pour décor une Afrique déchirée par les guerres civiles deux médecins en mission humanitaire tombent passionnément amoureux. Les acteurs principaux sont Javier Bardem, Charlize Theron, Jean Reno et Adèle Exarchopoulos.

Le jeune cinéma roumain révélé à Cannes au début des années 2000 est à nouveau en compétition grâce à deux des ses plus éminents représentants, Cristi Puiu (« La Mort de Dante Lazarescu », 2005) et Cristian Mungiu (« 4 mois, 3 semaines, 2 jours », Palme d'or 2007). Dans « Sieranevada », Cristi Puiu ausculte une famille de Bucarest censée célébrer l’anniversaire de la mort d'un patriarche. Dans « Baccalauréat », Cristian Mungiu décrit les compromissions qu'accepte un père pour que sa fille obtienne le diplôme qui lui permettra de poursuivre ses études en Angleterre.

Une compétition cannoise sans son vétéran Ken Loach (80 ans) serait bien morne. Cette année, il dénonce dans « I, Daniel Blake » la bureaucratie des services sociaux britanniques et leurs règles absurdes imposées à ses deux héros, un charpentier cardiaque ne pouvant plus travailler et une une mère célibataire menacée de perdre la garde de ses enfants.

La cinéaste Andrea Arnold fait également partie de la délégation britannique. Son « American Honey » est le récit des mésaventures d'une jeune fille engagée comme commerciale dans un magazine où elle découvre un quotidien professionnel fait de beuveries et de partouzes.

La liste des films en compétition comporte également quelques auteurs de premier plan, jusqu'ici candidats malheureux à la Palme d'or. Parmi eux, Pedro Almodóvar qui, en sept sélections depuis 1999, a dû se contenter de deux prix, le prix du scénario en 1999 pour « Tout sur ma mère » et le prix de la mise en scène pour « Volver » en 2006. « Julieta » d'après trois nouvelles d'Alice Munro, développe le thème de la culpabilité, de l'abandon et de la rupture avec ceux que nous aimons. « Julieta » lui permettra t-il d'atteindre le Graal qu'il poursuit depuis près de vingt ans ?

Nicolas Winding Refn, venu à Cannes en 2011 pour « Drive » et en 2013 pour « Only God Forgives », présente cette année « The Neon Demon » qui peint la descente aux enfers d'une mannequin. Ce thème est assez proche du fameux « Showgirls » de Paul Veroheven. Lequel sera également présent dans la compétition pour la première fois avec « Elle » d'après « Oh...», roman de Philippe Djian avec notamment Isabelle Huppert, Virginie Efira et Charles Berling. Ce que l'on connaît du thème du film, les relations d'attraction et de répulsion entre une victime et son violeur, laisse penser que le vétéran Veroheven (78 ans) n'est toujours pas politiquement correct.

L'auteur de « Une Séparation » et « A propos d'Elly »), l'Iranien Asghar Farhadi est un observateur acéré du (dis)fonctionnement du couple. Il reste fidèle à ce sujet dans «The Saleman» qui se situe dans le monde du théâtre où un couple se déchire tandis qu'il interprète « La mort d'un Commis Voyageur » d'Arthur Miller .

On retrouvera avec intérêt Brillante Mendoza qui dans « Ma'Rosa », poursuit sa chronique du petit peuple de Manille et des trafics qui lui permettent de survivre. Il s'agit ici d'une famille d'un bidonville vendant de la méthamphétamine sous le couvert d'une épicerie,.

Ainsi, la sélection de la Compétition, qui en général ne donne pas dans la frivolité est, cette année encore particulièrement austère. « Agassi », film du Coréen Chan-Wook Park, à qui l'on doit notamment « Old Boy », apportera-t-il un peu de gaîté ? Rien n'est moins sûr d'après ce que l'on en connaît puisqu'il s'agit des manœuvres d'un escroc pour dépouiller une riche héritière qui vit cloîtrée...


Un Certain Regard à la recherche de nouveaux talents2

Il est courant d'apprécier cette sélection en fonction de la Compétition. « Un Certain Regard » serait à la fois une couveuse pour les futurs compétiteurs et le lot de consolation pour les non qualifiés. Nous considérons, au contraire, qu'elle a une logique propre orientée vers la recherche de nouveaux talents d'où la présence en nombre de premiers films (7 sur 18) et d'œuvres de cinéastes qui n'ont jamais été présents au Festival de Cannes précédemment.

Commençons par les réalisateurs connus.

En ouverture, l'Egyptien Mohamed Diab, réalisateur de « Les Femmes du Bus 678 » (2010) revient dans « Clash » sur les affrontements entre pro et anti Frères musulmans après le renversement de Mohamed Morsi en juillet 2013. L’israélien Eran Kolirin avait rencontré un beau succès avec « La Visite de la Fanfare », en 2007 dans cette même sélection. « Beyond The Mountains and Hills » peint le désarroi d'un militaire israélien qui quitte l'armée après 22 ans de service et ne reconnaît plus son pays.

Hirokazu Kore-eda participe pour la 7e fois au Festival de Cannes (généralement en compétition). Son avant-dernier film, « Notre Petite Sœur » est sorti en France il y quelques mois. Spécialiste de la peinture de la famille dans ses différents états, il applique une méthode documentaire qui l'éloigne de tout pathos. Avec « Après la Tempête », il s’intéresse à un ex-espoir de la littérature devenu détective privé qui vit loin des siens et tente de renouer avec eux tandis que s'annonce un typhon.

Les sœurs Coulin, Delphine et Muriel, ont été révélées en 2011 par la Semaine de la critique, grâce à « Dix-sept filles ». Leur deuxième film, « Voir du pays », décrit les trois jours de décompression que tout militaire français, de retour d’Afghanistan, passait dans un hôtel cinq étoiles à Chypre.

Parmi les films à découvrir, en provenance de trois continents, combien de futurs chefs d’œuvres ?.

Un Certain Regard ouvre ses écrans à deux cinéastes primés en 2013 au « Festival des trois Continents » de Nantes : le Japonais Kôji Fukada et l'Iranien Behnam Behzadi. Le premier, avec « Harmonium » peint le bonheur et la mélancolie de la vie dans la campagne japonaise . Le second confronte la volonté d’émancipation de la jeunesse au pouvoir patriarcal et traditionnel de la société iranienne dans « Inversion ».

Dans « Périclès » l'Italien Stefano Mordini adopte le point de vue d'un petit soldat de la Mafia qui exécute toutes les tâches qui lui sont confiées jusqu'au jour où il tombe amoureux.

Parmi les premiers longs métrages présents dans cette sélection, nous avons retenu le dessin animé du Néerlandais Michael Dudok de Wit, « La Tortue Rouge ». Ce spécialiste du film d'animation a été récompensé par l'Oscar du meilleur court métrage d'animation en 2000 grâce à « Père et Fille », . Pour la délicatesse de son trait, la richesse de sa palette et ses thèmes humanistes, il est souvent comparé à Hayao Miyazaki.

Nous avons également été intrigué par le biopic du Finlandais Juho Kuosmanen,« The Happiest Day In The Life of Olli Mäki », décrivant la préparation et le combat que menât le premier boxeur finlandais pour le titre de champion du monde des poids plumes en 1962.

Enfin notre attention a été attiré par un suspense politique réalisé par deux Argentins, Francisco Márquez et Andrea Testa, « La Longue Nuit de Francisco Santis » qui se situe en 1977 pendant la junte. Francisco Santis, fonctionnaire tranquille qui a été militant politique dans sa jeunesse est prévenu de l'imminente arrestation de deux personnes devant être conduits dans la sinistre École de mécanique de la marine. Sauvera -il ces deux inconnus au risque d'y laisser sa liberté et peut-être sa vie ?

 

Festival

 

la Quinzaine des réalisateurs ou la gestion patrimoniale3


A l'inverse d'un Certain Regard, la Quinzaine des réalisateurs investit dans les valeurs sûres et les cinéastes reconnus. Son programme se concentre sur un nombre réduit de pays : le contingent de films français (ou assimilés) et italien représente plus de la moitié de l'effectif.

Vous avez aimé en 2013 « La Danse de la Réalité » d'Alejandro Jodorowsky (87 ans), vous apprécierez certainement « Poésie sans Fin » qui évoque la vie de l'auteur dans le monde de la bohème artistique et intellectuelle de Santiago des années 1950-1960. Sur la même période, dans la même ville et dans le même univers, Pablo Larraín, remarqué en 2012 pour « No », a réalisé « Neruda », biopic de Pablo Neruda centré sur les démêles du poète avec la police de Videla.

En hommage à la franco-islandaise Sólveig Anspach décédée en août dernier, sera présentée sa dernière œuvre, « L’Effet aquatique », qui raconte les amours incertaines d'un grutier et d'une maître nageuses entre Montreuil et Reykjavík.

Après « Gangs of Wasseypur » en 2012 et « Ugly » en 2013, l'Indien Anurag Kashyap s'intéresse dans « Raman Raghav 2.0 » à un tueur en série qui sévissait en Mumbay dans les années1960.

Rachid Djaïdani poursuit sa peinture mi-acide, mi-tendre de la France d'aujourd'hui commencée dans « Rengaine » en 2012. Son nouveau film, « Tour de France », réunit dans une virée commune un rappeur obligé de fuir des voyous et un maçon du Nord de la France (interprété par Gérard Depardieu). Ce voyage les conduit de port en port sur les traces du peintre de marines, Joseph Vernet (1714-1789).

Le cinéaste belge, Joachim Lafosse, auteur entre autres de « Chevalier Blanc » réunit Bérénice Bejo et Cédric Kahn dans ce qui semble être une comédie, celle de la cohabitation d'un couple qui veut divorcer sans quitter le domicile dans lequel ils vivaient jusqu'à leur séparation.

Le 26e long métrage de Marco Bellocchio, « Fais de Beaux Rèves », dépeint la névrose d'un journaliste traumatisé par le souvenir de la manière dont la mort de sa mère lui fût annoncée quand il avait neuf ans.

Marco Bellocchio n'est pas le seul Italien de la sélection, deux nouveaux venus à Cannes l'accompagnent . Ces cinéastes partagent avec lui l'intérêt qu'ils portent au fonctionnement des institutions chargées de traiter les déviants. « Fiore » de Claudio Giovannesi décrit une histoire d'amour forcement contrariée puisqu'elle a pour décor un centre pénitentiaire pour jeunes délinquants. « La Pazza Gioia » de Paolo Virzì se déroule dans un hôpital psychiatrique où deux pensionnaires se lient d'amitié et tentent la belle. L'une des deux héroïnes est interprétée par Valeria Bruni-Tedeschi.

A cette liste s'ajoute le documentariste Sébastien Lifshitz (l'auteur de « Les Invisibles ») qui présentera « Les Vies de Thérèse » sur les combats de la militante féministe Thérèse Clerc récemment disparue.

Les huit réalisateurs cités plus haut, représentent presque la moitié de l'effectif total. Ils ont en commun d'avoir déjà été sélectionnés à la « Quinzaine » Cette manifestation créée après 68 dans un souci d'ouverture n'est-elle pas en train de devenir une institution dont le fonctionnement aurait sans doute intéressé le père Bourdieu ?

Le renouveau est incarné par trois premiers films. Chacun à sa manière décrit un monde façonné par les vieux dans lequel la jeune génération n'a pas sa place. Pour Houda Benyamina, il s'agit, dans « Divines », du combat des femmes des cités de nos banlieues face à la pression de la famille, aux pouvoirs des dealers et de la religion. Sacha Wolff dans « Mercenaire » suit les désillusions d'un jeune rugbyman natif de Wallis qui découvre la dure réalité de la vie dans les clubs de métropole. Enfin l'Afghane Shahrbanoo Sadat avec « Wolf and Sheep » nous conduit dans des montagnes reculées de son pays, chez de jeunes bergers qui essayent de contourner les interdits et les superstitions qui régissent leur quotidien.

 

Festival

La Semaine de la Critique : de la méthode avant tout4


Cette sélection d'une apparente modestie s'est donnée une règle en trois points qui la prémunit de toute routine  :

1) un nombre intangible de longs métrages en compétition, sept comme les jours de la semaine, qui sont en général des premiers films qui sont au nombre de cinq cette année.

2) le film d'ouverture réservé à la nouvelle œuvre d'un cinéaste remarqué lors d'une précédente édition.

3) deux films en séance spéciale qui ne font pas partie de la compétition mais qui répondent aux même critères.

Cette année, comme souvent dans cette section, les comédies seront à l'honneur.

Découverte grâce « La Bataille de Solférino » en 2013, Justine Triet fera l'ouverture avec « Victoria », récit des mésaventures sentimentales et professionnelles d'une jeune pénaliste interprétée par Virginie Efira. « Albüm » du Turc Mehmet Can Mertoğlu, a pour cible les bobos stambouliotes en mal d'enfant. Avec « Apnée », la troupe théâtrale des « Chiens de Navarre » passe au cinéma pour stigmatiser les travers de la société française contemporaine.

Le film intimiste a également sa place.

L'observation des mœurs de la jeunesse de Phnom Penh est le sujet de « Diamond Island » premier long métrage du Franco-Cambodgien David Chou. Dans « One Week And A Day », lIsraélien Asaph Polonsky s'intéresse au retour à la vie ordinaire d'un couple, après les sept jours rituels de deuil de la tradition juive. La quête d'identité d'un jeune aveugle, héros de « Tramontane » du Libanais Vatche Boulghourjian, est pour ce jeune cinéaste une allégorie de la situation de son pays.

Le film de genre n'est pas oublié.

« A Yellow Bird » de K. Rajagopal qui tient du polar autant que du constat socio-politique, lève un voile sur la réalité des rapports entre communautés à Singapour. Julia Ducournau donne une vision crue de la féminité dans « Grave », film de genre saignant.

Enfin, un cinéma se préoccupant de beauté formelle sera représenté par « Mimosa » de l'Espagnol Oliver Laxe qui entraîne les spectateurs sur les pistes de caravanier du Haut-Atlas marocain. De même la recherche de l'expérience sensorielle est l'ambition de l'Italien Alessandro Comodin dans « Happy Times Will Come Soon », légende d'une forêt fréquentée par des fuyards, des amants et des loups.

Les cinéphiles et les badauds ont toutes les raisons d'apprécier le cru 2016 du Festival de Cannes. Les premiers pourront supputer à loisir sur les chances de leur favori dans le course à la Palme d'or car la compétition est très ouverte. Les seconds auront l'opportunité de faire une belle moisson de selfies puisque les stars seront nombreuses.

 


Bernard Boyer