ESPACE, ESPACES ! Fondation Maeght – Saint Paul de Vence

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Le parti pris annoncé par Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght et commissaire de l’exposition de ce printemps 2016 était de proposer une relecture inédite d’une partie du fonds d’art moderne et contemporain autour de la notion d’espace.

 

Une proposition visant à rendre nettement perceptible un double postulat : primo, chaque œuvre d’art est un espace que s’approprie l’artiste pour se confronter à un désir ou une contradiction, secundo, toute exposition circonscrit de fait un espace d’un autre ordre, un espace générique, une sorte d’espace d’espaces à la Georges Perec, habité non seulement par les œuvres qui y sont données à voir mais aussi et surtout par les relations multiples que ces œuvres, en tant qu’espaces singuliers, entretiennent entre elles, dès lors qu’un regard les embrasse. Avec le dessein, ce faisant, de démontrer aussi, en guise – peut-être - de résistance à la barbarie qui a fait basculer dans l’horreur certains moments d’échange et de réjouissance, que l’art, quelles que soient l’incohérence et l’aberration de ce qui tisse la réalité, demeure une source d’énergie, de joie, d’émotion, de rapprochement, d’altérité et de compréhension du monde.

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Et le pari est remarquablement tenu. En passeur prévenant et attentif, Olivier Kaeppelin offre au visiteur avec Espace, Espaces ! un parcours conçu de telle manière « qu’en pénétrant dans chaque salle, il y trouve quelque chose d’à ce point vivant qu’il puisse y entrer comme on entrerait dans un paysage où l’on entend le vent chanter » Et qu’en déambulant de salle en salle, en traversant cette suite d’univers à la fois autonomes et en correspondance intime, en y découvrant les œuvres exposées, autres espaces-mondes mis en miroir, il dresse avec joie, voire jubilation, le constat, rendu évident par ce kaléidoscope, qu’elles sont comme autant de vies dans lesquelles il peut se glisser à l’envi.

 

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Ainsi, de macrocosmes en microcosmes, dans un agencement visuel et sensoriel d’une saisissante efficience, s’illustrent d’emblée d’une part cette «  capacité qu’a l’art à générer cette liberté, cette vitalité » mais aussi d’autre part la phrase inscrite dans le hall d’accueil qui rend un bel hommage à Umberto Eco en le paraphrasant : « Celui qui ne regarde pas d’œuvres d’art, arrivé à soixante dix ans n’aura vécu qu’une vie : la sienne. Celui qui regarde des œuvres d’art en aura vécu au moins cinq mille. », « A travers les œuvres elles-mêmes », ajoute le directeur de la Fondation, « et à travers les relations qui s’instaurent entre les œuvres, l’artiste propose un espace neuf qu’il tente d’habiter et qu’il nous offre de partager. En cela, cette transformation, qu’elle nous soit proche ou étrangère, nous concerne tous. Cette lecture met en jeu le corps, l’architecture, l’existence, les formes qui nous entourent ».

Il est à noter d’ailleurs que cette mise en relation n’intervient ni en fonction d’une chronologie, ni d’un mouvement, d’un style ou d’une école mais se fait en se démarquant des repères muséaux, par des éléments soit structuraux, soit thématiques ou de détail. Par ce choix délibéré, Olivier Kaeppelin reformule ainsi ce que revendiquait déjà une exposition de 2014 dont le titre réitérait la phrase d’André Malraux « Ceci n’est pas un musée », à savoir que la Fondation, depuis sa création, a été et demeure un lieu d’expérience de l’art - et non un lieu d’expérience de l’histoire de l’art - un lieu consacré à la pensée par la vue, à cette forme de pensée sur laquelle Aby Warburg dans Atlas mnémosyne, Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée ou John Berger dans Ways of Seeing, ont mené leurs recherches - pensée qui s’origine dans la petite enfance et la découverte du monde. De la multiplicité des mondes, conviendrait-il de dire, à l’instar du poète Jacques Roubeau dont quelques citations extraites de La Pluralité des Mondes de Lewis égrènent discrètement leurs mots ça et là sur les murs blancs.

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La scénographie d’Espace, Espaces !, réalisée avec une justesse et une virtuosité indéfectibles, s’avère donc particulièrement signifiante à plusieurs égards. Dès qu’elles sont entrevues et avant même que l’oeil ne les appréhende dans leur globalité, les œuvres s’éveillent, vibrent, s’interconnectent et dialoguent, et les liens qu’elles établissent deviennent spontanément et clairement visibles. Chaque salle semble alors traversée de part en part par des faisceaux d’ondes vivifiantes et le regardeur se sent soudain plus réceptif, plus subtil, plus clairvoyant, peut-être même parfois plus intelligent et assurément plus sensible, plus joyeux et plus vivant. A l’évidence, le processus imaginé par le maître des lieux fonctionne parfaitement et l’exposition s’affirme comme une invite, adressée à chacun de nous, à ressentir sa propre capacité à vivre avec bonheur…

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« En inventant des formes et des espaces à vivre, pour vivre, » dit en substance Olivier Kaeppelin, « l’art libère une pluralité de mondes et génère de la mobilité, de l’intelligence, de l’énergie. Loin des seules images et des objets, l’art rappelle qu’il peut modifier la réalité, créer de la joie et croire, comme Nietzche, en « un dieu danseur ». L’art est aujourd’hui absolument nécessaire. A la peur des catastrophes, de l’arrêt de mort, l’art, dans cette exposition, répond par l’échappée, le mouvement, une forme de vie et de plaisir ».

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Effectivement et sans conteste, dès que le visiteur pénètre dans Le rythme des Mondes, le premier des ensembles-univers qui lui sont proposés, une gaîté rythmée, là par la couleur, ici par le mouvement, ailleurs par l’un et l’autre, le revigore et le met en joie : une gouache de Calder de 1974, intitulée Dimanche dans le jardin, s’anime avec entrain dans une dynamique de sphères aux couleurs primaires évoquant ses célèbres mobiles tandis que deux séries d’encres de chine de Pol Bury donnent naissance au mouvement, dans une bichromie sobre, à priori, par la répétition de carrés qui se déploient et s’avancent, non sans facétie, vers Daphné, un remarquable bronze de Julio Gonzales de 1936. Derrière celui-ci, Faits et raisons, une acrylique de Dubuffet de 1976, aux enchevêtrements agités et complexes compartimentés dans une juxtaposition et même une superposition de ruptures, se donne à déchiffrer comme un rébus promettant un réel plaisir ludique à qui s’y arrête et l’entreprend.

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Dans la salle suivante, l’espace est habité, comme l’annonce son intitulé, par Des mondes pour le corps où les figures humaines et les contingences de l’espace-temps qui les contiennent sont allègrement modifiées. Ainsi, dans Gravity reversed, une surprenante encre de chine de 1963, Saul Steinberg nous donne à voir, dans ce qui ressortit d’une logique de l’absurde, un homme qui gravit une montagne en courant, poursuivi par une énorme sphère menaçant de l’écraser en roulant… vers le sommet. Plus loin, une extraordinaire série de dessins de Giacometti de 1951, jamais exposée et intitulée, sans avoir pu être éditée, Projet pour un livre, déroule avec une incroyable concision la théorie complète de l’artiste. Lui faisant face, le Dom Quichotte de Gérard Garouste, un bronze déjà montré lors de l’exposition En chemin consacrée l’été dernier à cet artiste semble, avec ses trois profils tendus vers d’improbables idéaux, vouloir offrir ici son enthousiasme et ses rêves éperdus à La Renaissance, un autre bronze, de Claudine Drai cette fois figurant une silhouette gracile en rotation sur elle-même, telle un fragile derviche tourneur de papier plié. Dialogue émouvant s’il en est qui rappelle avec lyrisme l’adage : « à cœur vaillant rien d’impossible ». Il convient aussi de citer le dialogue silencieux qui unit entre elles les Stèles de Raoul Ubac et l’Icône en hommage à Charlie Parker, une grande acrylique sur papier de Ladislas Kuno de 1960 qui semble animée et parcourue par les rythmes emportés d’une improvisation jazzistique.

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Plus loin, dans la petite salle ouvrant sur le Bassin aux poissons de Braque, une sérénité particulièrement bienvenue s’affirme par la lumière parmi les œuvres qui suggèrent en filigrane une aspiration à la spiritualité, un renoncement librement consenti, un lâcher prise, révélés par le choix de l’essentiel. Dans cet espace de silence et de plénitude, les encres sur papier Paysage du Nord II à IV d’Anna Eva Bergman, qui fut la compagne de Hartung, acquièrent par la remarquable sobriété de leur ligne épurée une connotation japonisante alors que près d’eux émane de Khatia dans un fauteuil, un dessin de Balthus, un érotisme discret tamisé d’une douce et délicate sensualité. Et même le sublime – et terrible - fusain de Nicolas de Staël de 1955 intitulé Etude pour un nu, œuvre ultime et prémonitoire d’une intensité émotionnelle extrême, ne donne pas pour autant dans le pathos tant la longue et sombre silhouette tournée vers la lumière qu’il souligne évoque la mort comme un indispensable apaisement.

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Il n’est pas possible de décrire toutes les œuvres exposées, au demeurant celles de Jean Bazaine, de Jean Le Gac, d’Alberola, de Messagier, d’Ellworth Kelly, de Vladimir Velickovic, d’Eduardo Arroyo, de Louis Cane, de Simon Hantaï, de Gérard Gasiorovski, de Jan Voss et autres artistes bien que toutes soient notablement chargées de sens, tel l’ensemble de dessins et de gravures de Wolfgang Gäfgen, qui nous trouble et nous déstabilise en détournant les normes ou Bedroom scene, une très grande acrylique de Valerio Adami de 1969 à laquelle il confère une dimension énigmatique en fractionnant l’espace. Il paraît utile néanmoins d’avertir le lecteur que la joie peut exulter soudain devant la fulgurance des couleurs de Phenomena cardinal prism points, une acrylique de grand format de Paul Jenkins de 1985 ou face à l’effervescence colorée et à l’intensité vibratoire de Mon paysage, une grande huile sur toile de Joan Mitchell de 1967. Il est nécessaire d’ajouter que dans la très belle technique mixte sur contreplaqué de Gérald Thupinier Sans titre de 2014, la matière interpelle le regardeur dans un jeu délicat et subtil entre transparence et somptuosité de la pâte, alors que dans son homonyme réalisé par Francis Fiedler en 1960, elle joue de sa rugosité dans son rapport à la lumière. La lumière, précisément, qui, dans Peinture, une huile sur toile de Pierre Soulages de 1971 ou dans Untitled 73E, un fusain de Brice Marden de 1973, cherche à filtrer à travers le noir et la matière. Il convient de dire encore qu’ailleurs, comme dans le fourmillement d’un autre Sans titre, une très intéressante encre de chine d’Henri Michaux de 1974 ou dans l’agitation des 24 disques entre deux, une eau forte en couleurs de Pol Bury de 1979, la multiplicité des formes et leur mobilité s’expriment en empruntant des voies singulières qui toutes traversent et révèlent des problématiques différentes.

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Ce parcours, conclut Olivier Kaeppelin, « a le désir de faire résonner et raisonner toutes les vies possibles de l’espace, toutes nos vies possibles grâce à l’espace dont le physicien et prix Nobel de chimie Ilyia Priogine soulignait les formidables énergies de dépense, de matière et de lumière, leur « bouillonnement » qui appellent nécessairement la découverte de mondes nouveaux ».

Un vœu généreux pleinement réalisé et une finalité bienfaisante atteinte pour notre plus grand plaisir.

 

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Catherine Mathis


Espace, Espaces !

26 mars - 16 mai 2016

Fondation Maeght

623, chemin des Gardettes
06570 Saint-Paul-de-Vence

+33 (0)4 93 32 81 63