Habitat et précarité : art/design/architecture

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Renouvelant les réflexions du critique d’art italien Germano Celant, pour qui l’art laisse la place à « une critique complète, interne et externe du système lui-même1 », des artistes, designers et architectes mettent en cause la société de consommation et le système hiérarchisé du monde de l’art pour imaginer de nouvelles solutions d’habitats.

 

 

 

Evénement

Dan Peterman, né en 1960 à Minneapolis, qui travaille à Chicago, privilégie le processus, autrement dit le geste créateur, au détriment de l’objet fini pour des formes artistiques nomades. Peterman trouve son inspiration dans l'observation des systèmes liés aux déchets produits par la société capitaliste, centrée sur la consommation. « C’est là une recherche tout à la fois technologique, sociale, écologique, économique, sémiologique, politique, etc1, » affirme-t-il. Son travail de tendance interventionniste, Chicago Compost Shelter (1988), s’inscrit ainsi dans un champ d’action plus vaste que ces précédentes œuvres. En couvrant un minibus de déchets biologiques et en réutilisant la chaleur dégagée par la fermentation du compost pour chauffer l'intérieur du véhicule, celui-ci peut désormais servir de logis à des sans-abri. L’œuvre de l’artiste revêt ici une fonction utilitaire et sociale. Les matériaux de l’œuvre coïncident avec sa fonctionnalité, dans un cycle vertueux de récupération des déchets. Dès lors, tout en renouvelant les codes de l’œuvre d’art, Peterman s’inscrit dans un courant d’avant-garde et refuse les séparations entre l’art, l’architecture, la politique, la philosophie, valorisant l’innovation et favorisant la transformation qualitative de la société.

Evénement

Des projections dénonciatrices au discours critique

D’autres artistes s’affranchissent des limites du champ de l’art et portent leur travail dans la sphère publique, comme Krzysztof Wodiczko, né en 1943 à Varsovie, qui associe un questionnement sur la fonction sociale de l’artiste à une redéfinition du rôle du designer. Ayant quitté la Pologne en 1977, ses réflexions sur l’engagement social à travers le design et les arts visuels le mènent à intervenir dans l’espace public, notamment au moyen de projections sur des monuments. Cet artiste, qui enseigne au MIT, détourne et manipule des messages à connotation activiste afin de transformer l’opinion publique par le biais de « projections publiques » sur des monuments architecturaux qui ont lieu de nuit. À partir des années 1990, il commence à solliciter la participation des communautés en relation avec les lieux de projections, mettant en parallèle l’aspect statique des bâtiments avec les témoignages des individus vivant dans leur ombre. « La conception dominante, qui consiste à voir les sans-abri comme de simples objets, explique largement pourquoi nous laissons des gens vivre et mourir dans nos rues sans faire grand-chose pour les aider2 », déclare-t-il. Au-delà des projections publiques, la conception de véhicules technologiques offre la possibilité de combiner sa formation de designer avec ses discours artistiques. Cette série de véhicules pratiques, destinés principalement aux sans-abri, va progressivement trouver une fonction utilitaire dans Homeless vehicles (1988). Après avoir consulté de nombreux sans-abri de New York, il crée ce véhicule multifonctionnel, qui leur permet de transporter leurs biens, de se laver et de dormir à l’abri. Dès les années 1970, Wodiczko s’était déjà essayé à la réalisation de véhicules, dans une approche plutôt conceptuelle (Vehicule 1, Varsovie, 1973). De fabrication artisanale, ce véhicule bas et allongé, équipé de simples roues de bicyclette et d’un système d’engrenages et de poulies, donnait une idée de son mode de propulsion. S’il n’est pas présenté comme un produit fini pouvant réellement être utilisé dans les rues, le Véhicule est envisagé comme un point de départ permettant la collaboration entre designers et les utilisateurs potentiels. Après avoir subi des tests préliminaires dans les rues de New York, le modèle a fait l’objet de discussions avec les récupérateurs et les passants, devenant objet d’échanges et de confrontations. L’œuvre de Wodiczko entre donc dans la sphère publique et devient objet de médiation comme de prise de conscience.

Evénement

Un art circonstanciel

Nul doute que les solutions recherchées par Wodiczko à la crise de la cité contemporaine procèdent d’un discours théorique capable de recréer véritablement du lien social. Des collectifs de designers et d’architectes conçoivent des œuvres dont l’usage est destiné aux sans-abri, comme le collectif danois N55, à Copenhague, qui aménage et gère des espaces d’accueil pour sans-abri ou le groupe Superflex, qui agit sur le terrain humanitaire. N55 s’est questionné sur la conception des véhicules de confection simple et peu coûteuse, pouvant proposer divers usages pour différents publics, comme le Small Truck (2005), le Spaceframe Vehicle (2013) ou le Modular Boat (2002). Ils imaginent également des prototypes d’habitats ou d’espaces pouvant être réalisés aisément et habités par quiconque le souhaite, comme Rooms (2004) ou Urban free habitat system (2008). Plus récemment, leur dernier projet intitulé No Borders campaign vise à affranchir les frontières entre nations, évoquant les questions soulevées par les vagues successives de migrations en Europe. Enfin, le projet N55 Services offre d’améliorer les conditions de vie de quiconque en éprouve le besoin, en collaboration avec les services locaux. Plus engagé politiquement et travaillant à l’échelle locale autour de projets sociaux, le collectif danois Superflex, formé en 1993 par Jakob Fenger, Rasmus Nielsen et Bjornsjerne Reuter Christiansen, travaille sur des projets visant à apporter des solutions en expérimentant des moyens de production alternatifs. Selon eux, l’art est un outil au service des hommes, aussi travaillent-ils en s’insérant dans un réseau social, à travers des collaborations avec des ONG et des scientifiques.

Evénement

Les modes d’expression contemporains élaborés autour des territoires géographiques et sociaux des sans-abri combinent architecture, design, usages sociologiques, approches anthropologiques et rappels des avant-gardes esthétiques. En cela, leurs tentatives d’élaboration de nouveaux discours sur les formes d’exclusion de la société contemporaine, qui ont vu le jour dès les années 1970 préfigurent les problèmes actuels autour de la situation des migrants dans le monde contemporain, auxquels les politiques peinent à trouver sinon des solutions, du moins des réponses.

Isabelle Le Pape


15. Mostra Internazionale di Architettura

REPORTING FROM THE FRONT

28 maggio - 27 novembre 2016

Commissaire : Alejandro Aravena


1CELANT, G. (1982). « Un art critique », dans Arte povera Antiform, Capc, Sculptures, 1966-1969, Bordeaux : Éditions du CAPC, p. 5.


2WODICZKO, K. (1995). Art public, art critique, Paris : École nationale supérieure des beaux-arts, p. 174.