Opéra de Monte-Carlo : LE JOUEUR de Sergueï Prokofiev d’après le roman de Dostoïevski

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Le Joueur, la nouvelle production de l’Opéra de Monte-Carlo, commence par l’image sur grand écran d’un film muet où des joueurs s’agitent autour d’une table de casino. Les intertitres sont en caractères cyrilliques : nous sommes bien dans l’univers russe de Prokofiev et de Dostoïevski.

 

Dans le lieu artificiel du hall de l’hôtel d’une petite ville d’eau imaginaire, Roulettembourg, le « joueur » Alexeï, précepteur de la maison du Général, est mêlé à divers personnages qui sont tous dans l’attente de l’héritage d’une grand-mère, Baboulenka, restée en Russie à l’article de la mort, croit-on. Mais celle-ci, bien qu’impotente, débarque et, en « vieille dame indigne », perd sa fortune à la roulette.

Spectacle

Tel un dramaturge, Dostoïevski aimait les coups de théâtre dans ses romans. Le joueur, le seul opéra tiré d’un des livres, se prête donc bien à une adaptation sur scène. Les personnages, nombreux, ne parlent que d’argent, il est question de capital, de gain, de perte, de bénéfice, d’hypothèque, de dette, de créances, de banque, d’héritage, d’usurier... Le Général est amoureux fou de Blanche, une aventurière française dont la préférence va à celui qui a le plus d’argent, passant du Général à un marquis. La plupart des personnages sont russes, donc à la fois excessifs et tourmentés, tandis que l’argent leur brûle les doigts. Sans aimer épargner, ils forment une sorte de société carnavalesque hors vie courante et, dans une atmosphère de scandale, leur passé reste énigmatique autant que leur présent. Roulette ou roulette russe ? Le suicide plane dès que l’argent de l’héritage est flambé par la « vieille sorcière », comme la nomme le Général.

Dostoïevski avait été contraint d’écrire très vite Le Joueur, sinon il perdait ses droits sur toutes ses oeuvres passées et à venir au profit de son éditeur spéculateur qui lui imposait une rigide date boutoir. Le Joueur est un récit autobiographique, racontant sa propre obsession. Comme Alexeï, Dostoïevski était accroché au jeu se retrouvant sans cesse fauché et obligé d’emprunter de l’argent à tous et, toujours comme son héros, il a eu une liaison tumultueuse avec une certaine Paulina, celle-là même qui est aimée par « le joueur ». La passion du jeu domine la passion amoureuse comme le prouve la fin de l’oeuvre, alors que Dostoïevski a réussi à fuir l’enfer du jeu dix ans avant sa mort.

Spectacle

Après plusieurs essais de jeunesse, Prokofiev a jeté son dévolu sur ce récit pour en tirer un opéra dialogué. La Révolution de 1917 fit obstacle à sa représentation à Saint Pétersbourg et, c’est bien plus tard, à Bruxelles, que l’oeuvre fut créée. La création musicale culmine dans la scène de la roulette au cours de laquelle « le joueur » gagne, gagne...

Descendant des cintres, un niveau supérieur permet aux spectateurs de regarder deux actions en simultané. On peut voir tout à la fois le hall de l’hôtel et la chambre d’Alexeï. Les décors de Rudy Sabounghi sont non seulement magnifiques, mais aussi très astucieux, s’adaptant à l’excellente mise en scène de Jean-Louis Grinda. Signés Jorge Jara, les costumes sont adaptés à l’époque début de siècle, tout en s’accordant à la mode d’aujourd’hui.

Placé au centre de la vie de tous les personnages, le jeu de la roulette est aussi au centre de la scène, idée géniale du décor conçu par Rudy Sabounghi pour l’acte IV. C’est sur une frénétique musique orchestrale qu’on s’introduit dans une salle de jeu où, autour d’une immense roulette, s’agglutinent les joueurs fanatiques et empressés scrutant la boule qui tourne. L’argent vole, circule de main en main, sans compter les secondes d’extase dans le jeu où il n’y a plus de temps. Les voix magnifiques se mélangent et se superposent avant que le choeur ne chante à son tour.

Provoquant l’envie et l’admiration des autres joueurs, Alexeï fait sauter la banque d’une table, puis d’une autre, et, il part avec une somme importante qui lui permettra d’éponger toutes ses dettes. Les voix se superposent aux gestes des croupiers qui clament « Les jeux sont faits. Rien ne va plus ! », tandis que le Directeur commente « A présent, il ne repartira plus. Il est condamné !».

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Les voix des solistes sont exceptionnelles et il faudrait citer toute la distribution. Incarnant Baboulenka, la mezzo-soprano Ewa Podles a recueilli une salve d’applaudissements fort mérités, mais les voix de basse de Dmitri Oulianov dans le rôle du Général et de ténor de Micha Didyk ont aussi fait l’admiration de tous.

Après le départ de Paulina , tandis que le rideau tombe, la vision obsessionnelle de la roulette envahit « le joueur ». Le jeu est plus fort que l’amour. Rien ne va plus !


Caroline Boudet-Lefort