Théâtre ANTHEA LE REMPLACANT

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Il s’agit d’un livre d’Agnès Desarthe dont l’interprétation au théâtre faite par Sylvie Testud n’a rien d’une lecture statique, de même que la mise en scène de Daniel Benoin qui ajoute du mouvement en installant la comédienne dans le compartiment d’un train qui roule. Le paysage défile sous l’oeil du spectateur comme s’il était lui-même un voyageur, un paysage monotone de banlieue triste, qui vers la fin se transformera en images floues de ghetto, tandis que le personnage évoque les départs en camp de la mort.

 

Le récit d’Agnès Desarthe est court, très dense : « le remplaçant » c’est ce nouveau grand-père (Bouz ou BBB ainsi que l’appelle la narratrice) venu succéder à celui qui est mort à Auschwitz, non pas comme mari – sa grand-mère est restée dans le souvenir du défunt – mais comme compagnon de vie, BBB ayant aussi perdu sa femme en déportation. Une simple cohabitation permettait « d’échapper à la malédiction de la conjugalité ».

Spectacle

L’auteure raconte avec les yeux d’un enfant qui aménage à sa façon les comportements des adultes. Ses souvenirs se sont inscrits dès l’âge de 6 ans. Aussi parle-t-elle avec naïveté des chiffres tatoués sur les poignets des amis de la famille, comme d’une évidence sur laquelle il n’y a pas à s’interroger. Par ce regard enfantin porté sur les situations et les événements, le texte ne manque pas d’humour, mais il est aussi très émouvant avec l’évocation de la Shoah, lorsqu’elle compare BBB à Janusz Korczak, substitut paternel dans le ghetto pour des milliers d’orphelins, donc lui aussi « un remplaçant ».

Avec les défaillances de la mémoire et l’impossibilité de transmettre à l’autre ses propres souvenirs, l’auteure tente de reconstruire un puzzle en cherchant à compenser les trous de la biographie de ce disparu. Elle mène une enquête à travers ses pensées d’enfant, une enfant qui se raconte des histoires en faisant une construction imaginaire de ce qu’elle glane ici et là de l’univers des adultes. Elle ajoute des photos, des objets évocateurs, des traces... Elle reconstitue le scénario d’une existence douloureuse, faite de hauts et de bas, surtout de bas qu’il a fallu surmonter. La narratrice ne sait comment BBB a quitté son pays. Quel pays d’ailleurs ? Quelle contrée, quelle ville disparue dans la cartographie de l’union soviétique ? Elle s’interroge sur son engagement communiste et la désillusion qui s’ensuivit, sur la judéité, sur le soutien entre émigrés, sur l’intégration de ces Russes devenus, malgré leur accent slave, « plus parigots que la plupart des habitants de la capitale ». Elle déroule sa pensée tout comme son grand père sautait d’une histoire à l’autre sans revenir en arrière. Il avait le talent de capter l’attention de son auditoire, mais la narratrice aussi, et également Sylvie Testud en sachant occuper tout l’espace du compartiment, étalant ses bagages, déballant vêtements et photos, et agitant un châle rouge, tel un torero face à la bête, lors de l’évocation du communisme. La comédienne est une conteuse géniale, vivante, animée. Elle s’approprie le texte en soulignant certains mots par des intonations idéales et une émotion adéquate, sans pathos. Cependant, elle conserve une malicieuse candeur juvénile pour évoquer ses souvenirs sur « une cohabitation tranquille entre les morts et les vivants », dit-elle, et raconter des choses bouleversantes. Après un stop à Bagnolet, le train s’arrête à Drancy, gare de transit pour le départ en camp des détenus juifs de 1941 à 1944. C’est là que se termine l’histoire du grand-père disparu, là que se perd sa trace. Après on n’a plus rien su. « Le plus dur, c’est de ne pas savoir ».

Spectacle

En adaptant le texte pour la scène, Daniel Benoin a astucieusement changé l’ordre de certains paragraphes tout en respectant parfaitement le récit. Il a aussi conçu les décors (avec Jean-Pierre Laporte et une vidéo de Paulo Correia). Sa mise en scène est efficace, s’harmonisant à cette tragédie intime et au jeu candide de Sylvie Testud.

Un spectacle poignant, dont on sort la gorge nouée !


Caroline Boudet-Lefort


LE REMPLACANT

D’Agnès Desarthe

Mise en scène et adaptation de Daniel Benoin

Jusqu'au 12 mars théâtre Anthéa, Antibes