BETTENCOURT BOULEVARD Ou UNE HISTOIRE DE FRANCE De Michel Vinaver

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L’affaire Bettencourt est « une histoire de France », une histoire d’actualité de notre pays. Durant trois ans, elle n’a cessé de se dérouler tel un feuilleton quotidien, avec sans cesse de nouvelles révélations étonnantes sur des personnes qui ont beaucoup d’argent, arnaquées par des personnes qui en veulent beaucoup. De véritables personnages de théâtre, qui auraient pu inspirer Molière en son temps. De nos jours, c’est Michel Vinaver qui a été tenté par ce mythe de notre histoire nationale.

 

 

Spectacle

L’action se passe dans le hall du siège de l’Oréal. Le décor de Thibaut Welchlin évoque une peinture de Mondrian, tout en cubes et couleurs franches. Mais seules les couleurs sont franches, car, autour de la richissime Liliane Bettencourt, grenouille un panier de crabes de courtisans hypocrites attirés par la pompe à finances et abusant de la faiblesse de cette vieille dame qui a un peu perdu la tête. Vinaver semble se régaler à raconter avec ironie le fait-divers devenu affaire judiciaire. Il lui a fallu sélectionner dans le matériau foisonnant de la réalité pour tout relater en deux heures. Ils sont pourtant tous là, de la richissime Liliane Bettencourt à la moindre femme de chambre en passant par le majordome et un ex-président de la République. Ils portent leur nom : François-Marie Banier, Eric Woerth, Nicolas Sarkozy et tant d’autres : la comptable aux enveloppes, le majordome au magnétophone et même le chien Toto ! Tous plus avides les uns que les autres autour de la riche héritière de l’Oréal. Chaque personne est représentée par ce qui la caractérise sans chercher la ressemblance. Vinaver aurait pu être tenté de maquiller l’identité, mais en vain. Trop reconnaissables ! Quelque malin aurait vite découvert la source d’inspiration derrière les masques et les commentaires auraient fusé. Tel quel, il est réjouissant pour chaque spectateur de faire le lien avec la réalité des divers épisodes et d’en rire.

Sans se complaire dans un humour facile, l’auteur montre avec ironie - une douce ironie vaut souvent mieux qu’une attaque en règle – que l’attraction de l’argent pourrit tout et que les désirs de vengeances attisent les comportements. Il souligne les croisements entre le pouvoir politique et le pouvoir financier, entre la politique et l’argent, entre le haut du sommet et ceux qui sont à son service. La corruption va bon train, comment résister à la tentation ?

Spectacle

Il s’agit d’une comédie. En lui donnant ce titre, Vinaver a-t-il voulu faire de cette histoire du « théâtre de boulevard » ? Oui, peut-être, mais aussi « une histoire de France », souligne-t-il. Cela commence par l’évocation en voix off (comme dans « Sunset Boulevard », tiens donc !) du départ à Auschwitz d’un aïeul de la famille de Liliane, tandis que l’autre sympathise avec l’extrême droite et crée l’Oréal.

Dans cette pièce chorale nourrie par des événements immédiats, Vinaver expose sans jugement ni parti pris et joue avec le temps. Une multitude de scènes (trente brefs tableaux) fonctionne sans enchaînement dramatique pour dérouler l’affaire, mais tout se joue dans le rapport aux mots. L’auteur porte un regard contemporain et malicieux en circulant entre anecdote et politique et en repérant les potentialités dramatiques et absurdes de cette comédie socio-politique. On a d’ailleurs qualifié ses oeuvres de « théâtre du quotidien ». Depuis qu’il a quitté la direction de Gillette pour se consacrer à l’écriture, Vinaver se complait à regarder les gens vivre au quotidien et élabore un théâtre pour le temps présent, contemporain, en prise sur l’époque au point de frôler la provocation. Il l’évite avec ce sujet de notre réalité, en tricotant causes et conséquences liées à ce qui nous entoure et en trouvant le recul nécessaire que n’ont pas les médias qui matraquent les faits avant de sauter sur d’autres sujets d’actualité.

Spectacle

Francine Bergé interprète superbement Liliane Bettencourt, gaga qui perd la mémoire et qui devra être recadrée par sa fille (Christine Gagnieux) obligée d’en appeler à la loi. Didier Flamand exprime toute l’ambiguïté du photographe François-Marie Banier, Jérôme Deschamps est formidable en gestionnaire délirant... Tous existent et Vinaver ne les juge pas. Même s’il porte sur eux un regard quelque peu ironique, il laisse chaque spectateur comprendre ce qu’il veut. Il ne s’agit pas d’une critique assassine, ni d’un jeu de massacre. « Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? Telle est la question. » A cette dernière phrase interrogative prononcée par le « chroniqueur » qui fait le lien entre les multiples scènes, on peut répondre que la pièce, en restant dans le répertoire théâtral, donne une pérennité à l’actualité fugace  et prendra peut-être la place d’un « document » passionnant sur notre époque croquignolette !


Caroline Boudet-Lefort


Du 20 janvier au 14 février au Théâtre national de la Colline, Paris XXe