CENTENAIRE DES BALLETS RUSSES

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REVOLUTION - EVOLUTION En 1909, les Ballets Russes de Serge Diaghilev et de Michel Fokine provoquèrent une révolution esthétique dont la danse contemporaine ne s’est pas remise. Depuis, elle n’a cessé d’évoluer et continue encore aujourd’hui. Pour fêter le Centenaire de la Compagnie légendaire, Jean-Christophe Maillot, directeur artistique des Ballets de Monte-Carlo, propose d’applaudir une magnifique sélection de troupes du monde entier.


En renouvelant l’art chorégraphique, les Ballets Russes ont rayonné un peu partout dans le monde. D’abord fixés à Paris où ils menaient grand train, avec largesse et excès « à la russe »,  des difficultés financières les obligèrent à vendre aux enchères décors et costumes, malgré leur immense succès. Monaco est alors devenue leur port d’attache, grâce à l’accueil généreux du Prince Albert Ier.



duboisSur la Côte, ils continuèrent leur vie de fastes, de champagne, de caprices et investirent les terrasses du Café de Paris sur la Place du Casino pour en faire leur quartier général. Mais cette folle époque a aussi été faite de travail et de triomphes. Monte-Carlo se trouva propulsée à l’avant-garde du mouvement artistique.
L'extraordinaire promoteur de l’art qu'était Diaghilev, dépoussière l’académisme en sachant associer à la danse les grands artistes du moment. Il transforme ses ballets en spectacles d’art total. Avec un goût très sûr et beaucoup d'audace, il a su réunir des familles de créateurs. Chef incontesté et Pygmalion des Ballets russes, il a effectué une véritable rénovation de la danse, en faisant appel aux grands maîtres de la Modernité habitant sur la Côte d’Azur. Picasso, Miro, Braque, Matisse, Max Ernst, Chirico, Dufy et d’autres vont adhérer à sa démarche et signer les décors et les costumes des Ballets, entre 1920 et 1939. Picasso, le premier, le considérait comme une figure décisive de l’histoire artistique du XXe siècle. Pour les compositions musicales, il fait appel à Rimski-Korsakov, Scarlatti, Eric Satie, Georges Auric, Darius Milhaud, Stravinsky… … Pour la première fois, la perfection était atteinte : costumes, musiques, décor et peinture se trouvaient en harmonie, avec un souffle nouveau qui passait sur cet ensemble étonnant. Tout était nouveau, tout était révolutionnaire et rien ne pouvait être attendu : nouveaux thèmes, nouveaux corps, nouveaux sentiments. Il y eut désormais dans l’histoire de l’art un avant et un après les Ballets russes.

Diaghilev et Nijinski, l’étoile absolue de la danse, étaient les figures de proues de cet immense renouveau qui a largement dépassé le cadre de la danse alors en perte de vitesse. La danseuse, qui occupait le terrain jusqu’alors, se trouva réduite aux seconds rôles au profit d’une danse masculine d’une énergie plus puissante. Dès qu’apparaît Nijinski, ce n’est plus de la danse mais un envol de bonds prodigieux qui sidère le public. Le triomphe est retentissant et les rappels se multiplient ! Il faudra la première guerre mondiale pour interrompre ce succès et attendre 1920 pour la reprise. Avec la réunion de tous les arts – danse, opéra, théâtre, peinture, musique, selon les souhaits de Diaghilev - les génériques prestigieux se multiplient. Citons une opérette dansée, Le Train bleu, créée en1925, sur un scénario de Jean Cocteau, une chorégraphie de Nijinski (dansée par Serge Lifar), une musique de Darius Milhaud et des costumes de Coco Chanel. Ajoutons le célèbre rideau de Picasso : il est facile de comprendre qu’on se souvienne de ce ballet quelle qu’ait été sa qualité!


paoliniSchéhérazade, spectacle emblématique des ballets russes, fut applaudi dans le monde entier et pendant des années. Un triomphe, surtout pour Bakst, dont les talents de décorateur de ballet avaient la possibilité de se révéler pleinement avec des splendeurs fauves et rutilantes d’un orient imaginaire. Même la mode en sera influencée, avec des motifs orientaux, des couleurs violentes et tranchées. Le sommet des créations de Nijinski reste incontestablement Le Spectre de la rose. Il bondissait et rebondissait, volant sans toucher terre. A chaque représentation sa loge se trouvait envahie de corbeilles de fleurs. La première de l’Après-midi d’un faune a provoqué un torrent d’applaudissements, de hurlements et de sifflets. Une querelle restée célèbre dans les annales de l’art éclata : l’avant-garde soutint Nijinski, mais l’ensemble du public regarda, éberlué, le faune se contorsionner en simulant un orgasme sur scène. Les rythmes chaotiques, les accords répétitifs et les dissonances insolites du Sacre du printemps (composé par Stravinsky) provoquèrent un tel tollé que le tumulte couvrit l’orchestre. Nijinski utilisait des mouvements brisés et brusques de sociétés primitives (pieds en dedans, poings serrés, tête baissée, épaules voûtées). Tout vestige du romantisme avait disparu. Ce fut dans l’archaïsme qu’éclata le modernisme des Ballets russes. Nijinski montrait ses sentiments, exprimait sa souffrance et son amour pour son mentor. Il dégageait une sensualité énorme avec peu de gestes et osait émouvoir ce qui choqua le public. Tous les mouvements mis dans le faune sont ce qu’il ressent. Une réputation sulfureuse a tôt gagné les Ballets de Diaghilev. Pour certains ce n’était plus de la danse. Et pourtant, grâce à ce merveilleux, il parvint à rendre la beauté non seulement visible, mais évidente.

Tous ces chefs d’œuvre des Ballets russes, intimement liés à l’histoire artistique monégasque, sont à nouveau à l’affiche, grâce à la programmation en trois actes de Jean-Christophe Maillot : le 1er a eu lieu en décembre 2009, les deux suivants sont prévus pour mars-avril et juillet 2010. Une pléiade de créateurs au sommet de leur art et près de 300 artistes venus du monde entier ont donné leur propre interprétation de ces œuvres mythiques.
Tout a commencé avec une merveilleuse ouverture au Port Hercule où la Compagnie Transe Express offrait leurs Maudits sonnants aux passants. Cet onirique carillon humain mêle musique, cirque, feu, trapèze, jonglerie, pour faire basculer nos têtes vers le ciel. Puis de nombreux chorégraphes nous ont proposé un tour du monde de la danse : l’Afro-américain Alonzo King, à l’époustouflante technique d’une froide abstraction, a donné sa propre interprétation de Schéhérazade, dansé par deux hommes. Tout en réécrivant totalement la danse, Jean-Christophe Maillot a collé au livret inspiré des Mille et une nuits et s’est appuyé sur les décors et costumes de Bakst. Une curieuse juxtaposition de sensibilités fort différentes a permis d’admirer L’après-midi d’un faune dans un mélange de cultures variées : Georges Momboye, Marie Chouinard, Jiri Kylian, Thierry Mandain, Jean-Christophe Maillot s’y sont illustrés, reprenant les gestes voluptueux et déroulés de Nijinski. Xavier Le Roy a souligné la musique du Sacre du Printemps de mimiques, assez éloignées de la danse. Ce ballet a été repris en mode intimiste par la chorégraphe japonaise Carlotta Ikeda, plus exalté par Josette Baïz, plus exotique et dionysiaque par Karole Armitage. Le Chinois Shen Wei a traduit l’art total des Ballets russes en une performance dansée, peinte, sculptée. Les Ballets de Monte-Carlo ont donné Le spectre de la rose sous une pluie de pétales de fleurs, dans une chorégraphie de Marco Goecke : une merveille ! Pour honorer l’esprit de Diaghilev, une étonnante et fougueuse soirée a réuni Wayne Mc Gregor, Russel Maliphant, Sidi Larbi Cherkaoui, Javier de Frutos, avec des corps sans entraves, des formes multiples et un évident désir de liberté. Toujours sous le signe de la liberté, les Ballets Trockadero, composés d’hommes exclusivement, tous travestis, ont proposé une vision désopilante des caprices des danseuses de l’époque, donnant, avec leur gaucherie obstinée, le spectacle le plus fou, le plus brillant, le plus vivant, pour montrer l’évolution sans limites de la danse actuelle. Des installations et de nombreux colloques s’ajoutaient à ce parcours sur l’héritage des Ballets russes, ainsi que des rencontres avec des « auteurs-créateurs » (Colum Mc Cann, Jean Rouaud et d’autres). Cent ans de création et cent ans d’amitié entre Monaco et les Ballets Russes méritaient une année d’anniversaire pour cette révolution esthétique qui n’en finit pas. L’immense défi de Jean-Christophe Maillot nous offre un pic d’émotion spectaculaire comme on les aime et comme on en vit trop peu. On adore ce genre d’anniversaire !

par Caroline Boudet-Lefort