CA VA ? De Jean-Claude Grumberg - Mise en scène par Daniel Benoin

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Ce sont des dialogues entre deux personnes qui se croisent dans des lieux publics (rue, gare, arrêt de bus, square, terrasse de café ou même cabinet médical). En se succédant, ils forment une multitude de petites saynètes, certaines très brèves en alternance avec de plus longues, commençant toutes par le sempiternel « Ca va ? ». Question banale, dite machinalement, dont la réponse n’est guère attendue !

 

Le protocole est simple : une rencontre en forme de conversation serrée entre deux personnes qui permet de caricaturer une situation comme un dessin humoristique et d’élaborer une pièce du genre farce absurde, héritée du théâtre de Ionesco ou de Beckett.

Comment les comédiens passent-ils avec une telle aisance d’un personnage à l’autre ? d’un registre à l’autre, en adaptant leur façon de parler à l’individu incarné ? Comment nous entraînent-ils ainsi dans chaque situation différente où l’on s’installe allégrement, aussitôt capté par ce nouvel univers ? Leur sincérité nous émerveille ! Ah ! comme chacun d’eux sait « mentir » avec naturel !

Spectacle

Un comédien joue un spectateur enthousiaste qui félicite un autre spectateur persuadé qu’il est un acteur de la pièce qu’il vient de voir. Il ne le laisse pas placer un mot ou du moins saute sur tout ce qu’il dit pour l’adapter à sa logorrhée verbale sans cesse relancée. Un médecin et son patient donnent lieu à de savoureuses prescriptions : manger du gras et beaucoup de sucre, surtout éviter l’eau et les légumes (pas question d’en avaler cinq par jour !). Ainsi, l’auteur se moque des idées reçues et du matraquage quotidien des médias. Il y a l’irrésistible sketch où, au bistrot du Sacré Coeur, un énergumène lance à son compère qu’il va bien puisqu’il s’est vu sourire dans son miroir. Oui ! Sourire ! En attendant le bus, un type du genre sportif populaire parle à un élégant en costume blanc qui, plongé dans « La critique de la raison pure » de Kant, reste silencieux semblant le snober. Des badauds si prompts à dégainer leurs lieux communs se faufilent. Un bel éclat de rire est provoqué par le sketch sur le Président de la République désigné par un tirage au sort : l’élu ne s’intéresse pas à la politique et n’a aucun désir de pouvoir. Belle occasion de se moquer du « n’importe quoi » de l’élection des « grands » de ce monde ! (Grumberg nous a confié qu’il existe réellement une Association –un Parti ! – militant pour le vote du Président par tirage au sort).

Cette collection d’attitudes qui expriment la diversité des relations humaines pourrait apparaître comme un exercice de style, mais c’est bien davantage. Elle offre à l’auteur, Jean-Claude Grumberg, l’opportunité de donner des petits coups de griffes aux idées reçues actuelles et de dénoncer certaines banalités qui nous submergent. Les clins d’oeil s’accumulent d’une drôlerie cynique et désabusée où l’ironie est reine. L’auteur joue du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire, de la fiction et de la vérité, avec des tranches de dérision matinées d’humour grinçant. De quoi déclencher le rire du public !

Le spectacle s’appuie sur trois acteurs remarquables qui manient aisément le ping-pong d’échanges rapides de répliques, en laissant croire à de l’improvisation. Pierre Cassignard, François Marthouret et Eric Prat ont des personnalités complémentaires qui s’ajustent parfaitement et qui s’accordent à ces portraits griffonnés pour montrer l’absurdité du monde. La ribambelle de situations offertes par la satire désopilante fournit à chacun d’eux l’occasion de s’en donner à coeur joie. Un rapide changement de costume et le voilà un autre ! Un personnage guindé ou banal, bavard ou muet ... Tous trois ont déjà collaboré à diverses mises en scène de Daniel Benoin avec lequel s’est instaurée une grande complicité. Des invités surprises (différents chaque soir) viennent prendre une place parmi les 38 rôles joués par le trio permanent, citons Samuel Le Bihan, Charles Berling, Gérard Jugnot et Daniel Benoin lui-même ! Sa mise en scène est astucieuse avec un parfait sens du timing qui met en valeur le talent de l’auteur.

Dramaturge parmi les plus reconnus actuellement, Jean-Claude Grumberg, né en 1939, a d’abord été comédien dans la Compagnie de Jacques Fabbri, avant d’écrire une trentaine de pièces dont certaines sont étudiées dans les lycées (fait rare du vivant d’un dramaturge) et de participer au scénario de nombreux films (Le dernier Métro de Truffaut,, Amen, Le Capital et Eden à l’ouest de Costa Gavras...) Sa préférence reste pour le théâtre qui, au-delà de la représentation, conserve une oeuvre écrite.

Des panneaux coulissants de vues de Paris permettent de changer rapidement de décor. Des bancs viennent en complément - celui d’un square ou les sièges d’un quai de gare – pour faciliter aux comédiens des attitudes différentes. Une poignée de figurants s’ajoutent à la distribution. A Anthéa, les cuisiniers ont fait l’affaire !

Pour la première fois Ca va ? est joué dans une grande salle (salle Audiberti à Anthéa) et mis en scène par Daniel Benoin, ami de longue date de Jean-Claude Grumberg. L’auteur s’en trouve très flatté d’autant qu’il approuve totalement le jeu des comédiens qui ajoutent de la saveur à la pièce. Le public répond présent, la salle est pleine (du 7 au 14 janvier) avant d’être re-programmée la saison prochaine à Paris, au Théâtre du Rond-Point.

Caroline Boudet-Lefort