VOLLMOND De Pina Bausch

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Depuis la disparition de la célèbre chorégraphe allemande en juin 2009, les artistes du Tanztheater font vivre le répertoire de Pina Bausch à Wuppertal, sa ville natale. Au cours d’une tournée dans le monde entier, ils sont venus au Grimaldi Forum à Monaco pour présenter Vollmond (Pleine Lune), une de ses oeuvres majeures, créée en 2006.

 

Hommes et femmes se livrent à une guerre des sexes dans un mélange de danse et de théâtre, entre légèreté et méfiance. Ils sont douze, douze solitudes dans leur enveloppe de peau. Des présences qui se reniflent, qui se brouillent et s’embrouillent, s’appellent et se repoussent, se rejoignent parfois. Pour créer l’ambiance de « pleine lune », un énorme rocher comme seul décor sur une scène d’abord sombre et silencieuse, jusqu’à l’arrivée de deux hommes qui s’affrontent en gestes désordonnés d’ivrogne une bouteille d’eau à la main. Ce n’est que le début d’une illustration du thème de l’eau.

Spectacle

Pour Pina Bausch, la nature – minérale, végétale ou animale – est un protagoniste auquel elle s’attache comme à un autre interprète. La musique, lancinante, rythme les gestes qu’ils soient minuscules ou majeurs, quelques insolites danseurs passent, un couple traverse l’espace leurs bouches soudées par un baiser. Un homme s’approche nu, s’affole, tandis qu’une danseuse, choquée, part en courant. Danseurs et danseuses se rejoignent en couples, puis se séparent. Mais, même isolés les uns des autres dans la danse, les corps ont un pouvoir de suggestion érotique intense.

Spectacle

Toutes origines culturelles confondues, les douze interprètes de la Compagnie ne sont pas des personnages, ils incarnent l’être humain, sa passion, sa solitude, sa violence, ses larmes, sa tendresse... Par la théâtralité des gestes intimes et sociaux de la vie quotidienne, Pina Bausch cherche à montrer les écarts entre l’image que l’on cherche à donner de soi et la personne que l’on est. Ainsi, elle reproduit les moments d’incohérence de chacun avec lui-même et pratique la répétition à l’extrême, poussant les danseurs jusqu’aux limites de leur énergie. Totalement engagés dans leur travail sur l’inconscient, tous les artistes parlent d’eux-mêmes et de la représentation d’expériences intimes à partir de leurs corps dans cette danse jubilatoire qui s’achève sous un déluge de gouttes d’eau. Associés, les danseurs et l’eau composent une polyphonie qui fait la joie du public. Eminemment poétique, l’eau irrigue le décor. Eau de pluie ou eau de rivière, eau dont on s’abreuve ou que l’on recrache, eau dans laquelle on batifole et qu’on s’amuse à faire gicler dans des jeux d’eau qui provoquent de l’allégresse. L’eau se fait source de vie et de danse, avec des moments éblouissants grâce au scintillement de ses gouttes dans la lumière.

Spectacle

Cette danse vient de l’intérieur et touche au plus profond. Les interprètes, avec des jeux de séduction indécents et ludiques, adoptent des poses pour se dévêtir ou courir l’un vers l’autre avant de s’effondrer. Des fragments théâtraux, parfois gratuits, sont quelques virgules d’expression vive, mêlant des registres absurdes, pathétiques ou poétiques. Avec humour et un fort accent espagnol, une femme prévient que la nuit sera chaude et met sa ceinture de chasteté, tandis que deux danseuses, aux longues robes souples et chevelures sensuelles et mouillées, minaudent et désarticulent leurs corps comme des poupées. Pour attirer l’autre, les femmes dominent, elles crient, tapent du pied, souffrent, courent ou dévorent les hommes sans y croire, se font jeter, aguichent avec un sourire inexplicable et surtout dansent la vie avec leur bras d’une fluidité désarmante. Attraction et répulsion sont dans le même mouvement.

Spectacle

Pina Bausch montre – ce que personne n’avait jamais vraiment fait – les rythmes de la vie, les instincts, les désirs... et crée des personnages dansants empreints de beauté, nourris de souvenirs, riches d’expérience. Pas d’histoire dans Vollmond, mais de multiples fragments qui se cognent au gré d’associations d’idées. La scénographie époustouflante est signée Peter Pabst, collaborateur de longue date du Tanztheater Wuppertal, créé il y a 40 ans par l’immense chorégraphe. Si Vollmond semble moins humaniste que d’autres de ses spectacles, ses grandes qualités esthétiques et un hymne puissant à la vie nous emmènent jusqu’au coeur de la vie, la vie grandie, la vie comme une pure vibration.

Caroline Boudet-Lefort