THÉÂTRE ANTHÉA – ANTIBES - LE ROI LEAR

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Traducteur et metteur en scène du Roi Lear de Shakespeare, Olivier Py a voulu faire une pièce moderne de cette oeuvre qui date de 1605. Pour cela le directeur du Festival d’Avignon a osé toutes les audaces, et même toutes les provocations. Si elles ont été bien acceptées dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, elles ont fait frémir – et fuir – quelques spectateurs lors des représentations à Anthéa, partenaire de la production. Cependant le spectacle a été largement applaudi par la plus grande partie du public qui l’a apprécié, malgré quelques réserves.

 

La traduction et la mise en scène d’Olivier Py montrent que Shakespeare est toujours présent, qu’il suggère et annonce nos gouffres politiques et intimes d’hier comme de demain. En racontant son siècle et ses turpitudes, c’est l’histoire entière de l’homme qu’il donne à voir, un univers de matière brute et brutale où s’affrontent riches et pauvres, nobles et voyous, aimés et maudits. En vers libres, la traduction, vive et triviale, souligne l’éternel problème familial posé par le dramaturge anglais.

Lear veut se retirer, « Le Roi renonce au royaume et au tourment de la couronne ». Pour mieux définir son héritage, il désire mesurer l’amour que lui porte chacune de ses filles et il leur demande de l’exprimer. Les deux aînées (en robes roses) clament tous les mots que le père désire entendre, tandis que la plus jeune, la dernière - «ma préférée, mon adorée» dit-il - aime dans le silence. Cordélia ne parle pas, elle danse en tutu en faisant quelques pointes, vient saluer et pousse son silence à l’extrême en placardant un ruban adhésif noir sur sa bouche. En réponse à cette demande paradoxale de déclamer spontanément son amour à l’égard de son père, tout sentiment devient inexprimable. Cordélia répond seulement « Rien ». Le Roi clame « Rien ne naît de rien » et, du haut de son orgueil fou, il la maudit, la déshérite. Son prétendant la rejette parce qu’elle est bannie et n’a plus de dot. Elle perd son époux en perdant son père qui ne veut plus la voir, ni l’aimer... Elle part épouser le roi de France qui l’accepte dans son dénuement.

Spectacle

« TON SILENCE EST UNE MACHINE DE GUERRE » s’inscrit en immenses néons fluorescents. Si pour Lear ce silence est cruel, pour Olivier Py c’est pire que tout. A l’en croire, le silence serait cause d’Auschwitz, des massacres en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient, de toutes les guerres, froides ou pas. Quelle que soit la puissance du drame de Shakespeare, Le Roi Lear n’explique sans doute pas toutes les horreurs mondiales.

Désormais sans biens, le roi veut vivre chez ses deux aînées qui le chassent puisqu’il n’a plus rien à donner. L’amour déclamé s’est transformé en haine. Délirant de solitude et de chagrin, trahi et dépouillé, il erre complètement nu dans la lande, avec son fou. La nature dénaturée, la famine, la guerre, RIEN, s’écrit en néons.... De façon revendiquée, la mise en scène part dans tous les sens pour souligner peut-être que la raison lutte avec la folie, la richesse avec le dénuement, l’amour avec l’abandon. Cette lutte provoque des boursouflures démesurées.

Edmond, le bâtard de Gloucester, arrive en combinaison de cuir, la tête dissimulée sous un casque cornu, tandis qu’Edgar, le fils légitime et fêtard, s’oppose à lui pour déjouer ses coups tordus de l’inévitable rivalité entre eux. A poil aussi dans la lande, il cherche ensuite à séduire le roi. Luttes de pouvoir et querelles sanglantes se déchaînent comme dans toute famille et tout pays.

Shakespeare est-il trahi ? respecté ? Tous les thèmes chers au dramaturge monstre sont exacerbés dans la vision d’Olivier Py qui domine. Pour lui, Lear c’est « la mort du politique, l’effondrement de l’humanisme » ; il lui importe surtout la forme, le style et le geste théâtral qui semble constamment défier les limites pour que la pièce nous parle d’aujourd’hui. Mais il y a mille manières de l’actualiser. Olivier Py a–t-il trouvé la bonne ? Le texte se perd peut-être dans des effets de mise en scène. C’est l’impressionnant Philippe Girard qui incarne le Roi Lear. Avec une diction impeccable et sa ferveur inoubliable, le comédien ose un jeu large et lyrique. En bouffon du roi, Jean-Damien Barbin, chante les grivoiseries de son texte sur les rythmes de chansons enfantines (Frère Jacques, le petit navire...), ce qui est une trouvaille amusante. Dans un coin, un piano l’accompagne et introduit quelques notes où l’on reconnaît la musique de « Eyes Wide Shut », le film de Stanley Kubrick.

Tous les acteurs bougent et virevoltent en long, en large et même en hauteur dans l’espace scénique où Pierre-André Weitz, le décorateur habituel d’Olivier Py, a installé une palissade couverte de graffitis, avant de laisser place à la terre boueuse de la lande : tous les personnages y disparaîtront un à un dans un trou. Même trivial et provocateur, ce spectacle très physique est d’une virtuosité incroyable. Il se termine par un tir fracassant de kalachnikovs – une pétarade de coups de feu tirés par des terroristes en treillis (à Antibes, une annonce était faite par Daniel Benoin avant le spectacle pour éviter toute panique après les événements du 13 novembre). Olivier Py serait-il autant visionnaire que l’a été Shakespeare ?

Enfin sont réunis, Lear et Cordélia portée par son père, morte. Comment n’a-t-il pas entendu dans son silence un cri d’amour supérieur et non celui d’un rejet. « Le destin nous aimait et nous haïssait » dit-il.

Caroline Boudet-Lefort