UNE VIE BOULEVERSÉE - Théâtre d’Anthéa à Antibes

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Seule en scène, Roxane Borgna avance comme au bord du monde. Dès qu’elle commence à parler, elle nous touche jusqu’au fond des tripes. Elle est totalement poignante dans son interprétation et adaptation du journal intime et des quelques lettres écrites au camp de Westerbork, par Etty Hillesum.

 

Esther, dite Etty, jeune Juive morte à 29 ans à Auschwitz, était la fille d’un enseignant universitaire austère et d’une mère fantasque. Elle avait pris l’intelligence de l’un et la joie de l’autre pour écrire son cheminement intérieur de 1941 à 1943, alors qu’elle avait choisi volontairement la déportation, faisant de la shoah un martyre. Pourtant, Etty aimait la fête, danser, rire, elle aimait les autres, elle était la joie de vivre. C’est ce que montre le spectacle Une vie bouleversée dans lequel Roxane Borgna incarne toute l’énergie de la jeune fille. Elle danse sur une musique rock d’aujourd’hui, mêlée à une vidéo de chiffres signifiant que le temps lui est compté. Le spectacle dure une heure, tout rond. Dans un angle de l’écran, chaque seconde défile tragiquement.

Théâtre

Ce cri d’amour de la vie et des autres laisse un message extraordinaire. L’intérêt de ces écrits est humain et métaphysique, plutôt que littéraire ou témoignant de l’histoire. Etty était tout amour par la foi qui émane de ses mots, une foi indestructible en l’homme malgré les horreurs qu’il commet. Dans ces années d’extermination des Juifs en Europe, elle poursuivait son développement personnel jusqu’à un point ultime de spiritualité trouvant sa propre morale faite d’altruisme, et elle s’est sacrifiée dans la plus grande discrétion. Cette discrétion participe à la beauté du personnage, douce et bienveillante malgré l’horreur permanente autour d’elle.

Le texte dévastateur travaille en cheminant en chacun de nous, conservant à l’émotion toute son âpreté. Les malheurs d’Etty la poussaient vers les autres, elle était assaillie de toutes parts par une réalité qui s’acharnait à lui ôter sa fougue. Dans les situations dramatiques qui l’entouraient, elle considérait que « tout instant de la vie où l’on manque de courage est un instant perdu ».

Pour revenir sur les faits atroces, Roxane Borgna a fait le choix de ne pas l’interpréter de façon larmoyante, mais pousse un cri d’amour. Son visage se transforme, passant de la douceur à la violence ou la révolte. Son énergie circule vers les spectateurs, avec un enthousiasme réjouissant pour palier le tragique. Lorsque, bloquée dans un coin de la scène, elle improvise une danse et reprend un maigre sourire, elle semble d’autant plus menacée de sombrer malgré l’endurance dont elle doit faire preuve. Ainsi, à la façon des vases communicants, les émotions semblent pouvoir s’enrichir à l’infini, selon un art qui désarme totalement. Comment mettre un peu d’ordre dans le chaos qui l’entoure ? En photographiant quelques spectatrices (volontaires) à leur arrivée et en projetant leurs visages au cours du spectacle, Roxane Borgna manifeste qu’elle ne veut pas s’approprier narcissiquement le texte d’Etty Hillesum. Chacune devient compagne enfermée dans le camp et partage ses épreuves. Participatif, le public est d’autant plus concerné par l’émotion du texte.

La magie du spectacle tient à ce que le tragique des situations racontées devient amour. Le constat, ici partagé avec tant d’intensité et de frénésie, se mue en confidence qui éveille, éclaire et alerte mystérieusement. Aucune tentation de réalisme dans la mise en scène de Jean-Claude Fall. Seul un écran géant en jeu d’ombres et de lumières renforce le récit en le dépouillant. Beaucoup de rouge sang qui nimbe de sublime et de tragique les mots tout en bonté d’Etty. Tandis qu’au fond du plateau défilent d’immenses images vidéo reprenant les mots que la comédienne est en train de dire. Comme dans les films de Godard, s’inscrit sur l’écran une division en chapitres : L’intelligence de l’âme, L’occlusion de l’âme, L’urgence intérieure, ... Et quelques phrases sont projetées : « Exterminer le mal en l’homme et non pas l’homme ». La performance éclatante de la comédienne est soutenue par la création sonore d’Eric Guenou et la superbe et intense vidéo de Laurent Rojol qui confirme le pouvoir envoûtant du théâtre.

Roxane Borgna nous avait emballés dans « Belle du Seigneur » (déjà mis en scène par Jean-Claude Fall), aujourd’hui elle nous enthousiasme pour l’émotion profonde qu’elle provoque. Ce spectacle poignant nous laisse au bord des larmes !


Caroline Boudet-Lefort

Extraits du livre « Une vie bouleversée » Editions du Seuil – Collection « Points »