Shakespeare à Ramatuelle

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afficheDans La Nuit des Rois, il est question d'amour, de folie, de jalousie et de comédie. Pour mieux travestir le propos réel, celui du déguisement et de l'identité. À Ramatuelle, ce fut dans une mise en scène loufoque et baroque de Nicolas Briançon.

Un navire fait naufrage au large de l’Illyrie. Sébastien et Viola qui sont frère et sœur survivent mais échouent à deux endroits différents de la côte, chacun croyant qu'il a perdu son jumeau. Viola revêt des habits d’homme puis, sous le nom de Cesario, entre au service du duc Orsino, souverain du pays. Elle tombe amoureuse de ce dernier, tandis que son maître se consume d’un amour sans retour pour la belle comtesse Olivia. Chargé par Orsino de déclarer sa flamme à la cruelle, Cesario-Viola sera désiré par Olivia avant que cette dernière ne rencontre son frère Sébastien qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Les quiproquos se multiplieront avant que les ficelles ne se dénouent et que l'amour triomphe : Olivia devient l’épouse de Sébastien, Orsino réalise que Viola est une femme et l’épouse aussi. C'est là, rapidement résumé, l'argument de la Nuit des Rois. On y retrouve, après Le Songe d’une nuit d’été, toutes les composantes de la duplicité, de l’équivoque et du jeu à propos d’amour chères à Shakespeare. Écrite en 1601, la pièce évoque dans son titre original (Twelfth Nigh or What You Will) la douzième nuit après Noël - celle des travestissements - et mêle farce, bouffonnerie, désir, quête d'identité et déchirure du deuil. « Je ne suis pas ce que je suis », s'écrie Viola, la jeune femme aux traits androgynes.


Sara GiraudeauLors de la création de la pièce au XVIIe siècle, existait un degré supplémentaire de travestissement qui jouait encore davantage sur un érotisme ambigu : en effet il était interdit aux femmes de monter sur scène et tous les personnages féminins étaient interprétés par de jeunes acteurs. Le rôle de Viola, ici interprété par Sara Giraudeau dont la voix mutine et le physique conviennent parfaitement, était donc à l’époque tenu par un jeune homme jouant une demoiselle habillée en garçon. « Pour ce rôle, j’ai bien sûr étudié la gestuelle masculine. Mais, le travestissement sur scène ne protège pas » déclare la jeune comédienne. « Ce que j’aime chez Shakespeare, c’est sa folie », ajoute-t-elle.

 

 

Henri CourseauxÉrotisme ambigu et irrésistible drôlerie
Il n’y a pas une histoire, mais deux histoires en fait dans la comédie de Shakespeare. Une « love affair » unilatérale, d’une part entre Viola et le duc Orsino (Yannis Baraban), qui peu à peu devient double quand Olivia (l’élégante Chloé Lambert) s’éprend de Cesario, puis de Sebastien (Thibaut Lacour) sauvé par « le capitaine » (Pierre Alain Leleu). Mais, il y a aussi une farce : celle que composent les beuveries clownesques du duo que forment Toby (Yves Pignot) et son comparse Sir Andrew en béret vert et kilt (Jean Paul Bordes) suivi du bouffon Feste (Arié Almaleh) qui, avec la complicité de Maria (Emilie Cazenave), imitant l’écriture de sa maîtresse, glissent à l’intendant dédaigneux Malvolio (Henri Courseaux) une lettre qui l’incite à se croire aimé d’elle. Et donc, il passe pour fou en se présentant devant elle ruisselant de sourires, dans une tenue extravagante ! « Ce qui est fantastique dans Shakespeare, c’est sa liberté. Il adopte des tons différents, il change de lieux ou d’époque avec une virtuosité étourdissante. Il a une confiance absolue en la convention théâtrale : rien n’est vraisemblable, mais il sait que le public va le suivre partout, dans tous ses rebondissements », jubile Briançon qui ajoute : « Il suffit de se laisser guider par Shakespeare. Ça semble presque aberrant, mais il y a quelque chose d’assez proche de Feydeau dans cette histoire qui va trop vite pour les personnages, dans l’accumulation de quiproquos qui s’enchaînent. »


Yves Pignot« A replonger quotidiennement dans cette merveille absolue qu’est La Nuit des Rois, je rêve de le rendre au public populaire à qui on l’a parfois confisqué. Monter La Nuit des Rois, c’est tenter d’approcher cet "élitisme pour tous" cher à Antoine Vitez. C'est être dans la volonté d’un spectacle lisible, populaire et merveilleux. Une fête ! Une fête pour le cœur et l’esprit ! » poursuit le metteur en scène dont la proposition (création du festival d’Anjou 2009) cultive un humour loufoque et débridé, une fraîcheur absolue, dans un esprit proche de la comédie musicale américaine. Vincent Grany : « Briançon met en scène des pièces vieilles de trois ou quatre siècles comme si elles avaient été écrites la veille. Non pas pour être iconoclaste et déboulonner à bon compte des monuments universels. S’il leur donne un grand coup de torchon, c’est bien pour les dépoussiérer et montrer que sous la patine, la vie circule toujours, que Molière ou Shakespeare, c’est peut être du théâtre majuscule, mais c’est surtout du théâtre vivant. »

 

Maclise

Qu'il en soit loué ! La capacité de faire vivre l’irrésistible drôlerie des personnages et des situations, dans une distribution remarquable servie par les très amusants costumes de Michel Dussarat, la chorégraphie de Karine Orts, les décors de Pierre Yves Leprince et les éclairages de Gaëlle de Malglaive ont fait de ce spectacle un grand moment de plaisir du festival de Ramatuelle. Michel Boujenah reprend avec sobre justesse le flambeau. Que d'autres nuits suivent !

par Geneviève Chapdeville Philibert

William Shakespeare, La Nuit des Rois, mise en scène de Nicolas Briançon, production du Théâtre Comedia, Festival de Ramatuelle (3 août 2010).

mardi 11, mercredi 12, vendredi 14 janvier
(20 h 00)
jeudi 13, samedi 15 (19 h 00)
La rose des vents
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