Nice Jazz Festival 2015 : du chant, des commémorations et des trios

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Comme il est de tradition, les organisateurs du Nice Jazz Festival ont publié, à l'issue du cinquième jour, le bilan de fréquentation de la manifestation. Ils ont annoncé un nombre record d'entrée (60 000 visiteurs) sur une période de cinq jours, chiffre obtenu en ajoutant les auditeurs du off (gratuit), soit 13 000 personnes aux auditeurs des concerts payants, soit 46 300 entrées. Ce dernier chiffre correspond sensiblement à celui de 2014 (45 420 personnes) qui était lui même en diminution de 14 % par rapport à 2013. Nous en concluons que la manifestation reste à un niveau étale de fréquentation, soit environ 9000 visiteurs par jour. Il serait difficile de faire mieux, compte tenu de à la capacité actuelle d'accueil du site.

 

Ce festival reste donc relativement modeste en termes de dimension, retentissement et aussi, malheureusement, d'ambition artistique. En effet la partie consacrée au jazz, c'est-à dire-la quasi-totalité des concerts qui se sont déroulés au théâtre de verdure, manquait nettement d'audace et d'originalité. Sur les quinze spectacles de cette scène, plus de la moitié étaient ceux des chanteurs. Au total, on n'a pu assister qu'à un seul concert d'un grand saxophoniste (Charles Lloyd), et à celui d'un seul trompettiste (Leron Thomas, membre de l'orchestre de Jason Moran).

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Ce programme monomaniaque est-il bien en phase avec les ambitions de pluralité qu'affiche le Nice Jazz Festival?

Mardi 7 juillet, un peu de tout

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Le trio de punk-jazz new-yorkais Too Many Zooz (1) a assuré l'ouverture de la scène Masséna. Nous étions curieux de voir, dans la vraie vie, ce groupe dont la prestation dans le métro de New York a fait le buzz sur Internet en 2013-2014. Au bout de quelques minutes, il est apparu évident qu'ils n'allaient pas être la révélation de l'année. On est d'abord attiré par le jeu scénique des compères. Le trompettiste immobile joue d'une main, la seconde étant occupée à maintenir verticale une canette de bière, tandis que le saxo baryton fait de grands bonds sur l'estrade. Peu à peu, on constate que leurs compositions binaires sont répétitives et monotones et qu'elles ne réussissent pas à capter l'attention plus de cinq minutes, à peu près le temps qu'un passant du métro accorde à un show qui l'intrigue ou le distrait.

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Le pianiste Omer Klein était précédé d'une flatteuse réputation. On sait qu'il fait partie de cette génération de jeunes musiciens israéliens qui, venus de Tel-Aviv ou de New York, sont en train de séduire un nombre croissant d'amateurs grâce à leur musique nourrie du riche folklore juif.

Le pianiste et son trio ont essentiellement interprété des compositions issues de leur dernier album «Fearless Friday ». Ces pièces, notamment celle qui donne son titre à l'album, mais aussi « Shawle Schawle » et « Yemen », témoignent à la fois, de son sens de la composition et de son swing. Dans un marché où les trios piano-basse-batterie sont nombreux, il saura s'imposer grâce à sa capacité à rendre familières et accessibles ses chansons composées à partir de petites phrases musicales à consonance orientale qu'il déforme, enrichi, et magnifie

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Jose James peut tout chanter y compris les standards. En hommage à la grande Billie Holiday il a récemment enregistré un album qui reprend les grands succès de la chanteuse (3). C'est donc ce répertoire qu'il est venu présenter avec son quartet (4) sur la scène du théâtre de verdure. Beauté de la voix, accompagnateurs précis, rien ne manque à cette prestation sauf peut être la flamme, le désespoir et la puissance émotionnelle de Billie. Ses interprétations très propres de « Good Morning Heartache », « Body and Soul », « Fine and Mellow », etc , évoquent plutôt Johnny Hartman que la créatrice de « Strange Fruit ». Un certain ennui finit par s'emparer du public.

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Le bondissant et dynamique Jamie Cullum, pour sa tournée de l'été, a réuni un magnifique big band avec lequel il a enregistré un disque de reprises de standards à la manière des grands disques de Frank Sinatra (5). Au cours de son show, il interprète donc divers classiques dont « Don't Let Me Be Misunderstood », « Walkin », « My One and Only Love » et « Solidude ». Le spectacle est virevoltant et réussi, les solistes de l'orchestre, particulièrement les saxos, sont efficaces et inspirés. Quant à Jamie Cullum, il fait preuve d'une grande énergie. Nous ne sommes pas pour autant transportés chez le grand Frankie, ni même chez Gregory Porter. Cela rappelle plutôt Elton Jones. Ce qui n'est pas mal non plus...


Mercredi 8 juillet, du jazz, du vrai

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La chanteuse américaine installée au Danemark, Indra Rios-Moore, est une nouvelle venue de la scène jazz vocale. Elle vient de sortir de son premier CD non confidentiel (6). Accompagnée de son époux, le saxophoniste Benajamin Traerup, et de leur formation (7) elle a conquis le public du théâtre de verdure par la spontanéité et la simplicité de son attitudeainsi que par sa voix cristalline. Son choix est très éclectique. Il va du folk traditionnel (« Little Black Train ») à la pop (« Heroes » de David Bowie, « Money » de Roger Water), en passant par « Solitude » de Duke Ellington et la romance espagnole (« Hacia Donde »). Ce choix ne correspond pas seulement à une volonté de montrer son savoir faire dans des registres différents, il est également une sorte d'invitation à un voyage dans son âme. Pour présenter les chansons qu'elle interprète, elle parle d'elle-même, de sa jeunesse, de sa famille, de ses révoltes, de ses succès, de ses échecs et de son amour. Le public, peu habitué à tant de franchise, est quelques fois un peu décontenancé. Heureusement grâce à l'élégance des interprétations et la grande complicité qui lie le couple, la musique garde le dernier mot.

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Kenny Barron, prince du piano, à la discographie et au carnet d'adresse impressionnants, privilégie depuis quelques années les équipes réduites : duo et trio. C'est sous cette dernière configuration (8) qu'il est apparu au théâtre de verdure pour un programme qui était principalement un hommage aux grands musiciens qu'il admire ou a côtoyé. D'abord Thelonious Monk dont il interprète trois thèmes, « Well You Needn't » en ouverture, « Shuffle Boil »et « Trinkle Tinkle » en clôture. En souvenir de Charle Haden, il joue une ballade du bassiste, « Nightfall ». Enfin il reprend quelques unes de ses compositions ou des standards : « Cooks Bay », « Bolero », « For Heaven's Sake »...

Ce qui frappe dans le jeu du pianiste, c'est sa clarté et sa simplicité. Il interprète des pièces qu'il a vraisemblablement jouées des centaines de fois, avec précision et pédagogie, en se mettant à la portée d'un public qui ne connaît pas forcément le thème. Il le laisse apprécier la mélodie et puis progressivement, improvise en restant toujours lisible et en mettant toute sa virtuosité au service de l'interprétation. Les tours de force, il les réserve à ses accompagnateurs : un bassiste subtil et un batteur puissant. Cette modestie vis-à-vis de la musique explique sans doute pourquoi bien que porté au pinacle par ses pairs et par la critique, il n'occupe pas, auprès des amateurs, la place qu'il lui revient, c'est-à-dire une des premières .

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Charles Lloyd a été le seul grand saxophoniste présent à l'édition 2015 du Nice Jazz Festival aussi le public était-il nombreux autour des gradins du théâtre de verdure.

Célèbre grâce à une poignée d'albums chez Atlantic dont « Forest Flower », enregistré en public au Monterey Jazz Festival en 1966, il disparaît de la scène au début des années 70. Il est tiré de sa retraite de Big Sur, dix ans plus tard, par Michel Petrucciani avec qui il se produit en quartet à la Grande parade en 1983 (9). Depuis 1989, il a publié chez ECM 16 albums dans le style scandinave, élégant et raffiné, propre à ce label. Parmi ses dernières apparitions à Nice, le concert de 2009 au Nice Jazz Festival a été mémorable. Récemment, il vient d’enregistrer un disque chez Blue Note, « Wild Man Dance » (10) qui semble indiquer chez lui une recherche de nouveaux horizons avec la présence à côté d'un quartet classique de deux instruments traditionnels européens : la lyre grecque et le cymbalum hongrois.

C'est avec une formation presque identique (11) mais sans les deux instrumentistes traditionnels que Charles Lloyd s'est présenté sur la scène du théâtre de verdure pour un concert échevelé, assez éloigné de ses récentes prestations. Il débute par deux thèmes de style post-coltranien. Le premier est plutôt incantatoire, le second d'avantage méditatif. Après un court morceau à la flûte, il enchaîne deux ballades séparées par une composition binaire et une pièce qui permet à son bassiste de briller à l'archet. Tout au long de ce concert, il déambule, l'air amusé, au milieu de ses jeunes partenaires en donnant davantage l'impression de diriger une session de formation que de créer une musique aussi intense qu'inspirée.


Jeudi 9 juillet : deux duos et deux poids lourds

En prélude à ce qui s'annonçait comme une des soirées les plus dense de ce festival, nous avons pu découvrir deux duos qui, chacun à leu manière, réinterprètent la musique des Antilles .

Le pianiste martiniquais Grégory Privat et le percussionniste guadeloupéen Sonny Troupé célèbrent la rencontre du tambour traditionnel (le ka) et du clavier (12). Ce dialogue entre deux percussions, où les rôles s'inversent périodiquement entre celui qui donne la cadence et celui qui improvise, est riche de surprises et de tensions. Il est aussi un voyage fait d'émerveillements et de tunnels.

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Les sœurs jumelles Diaz, riches de leur culture cubaine et d'une solide formation musicale, ont entrepris depuis quelques mois la conquête des scènes françaises sous le nom d'Ibeyi (13). Leur projet est de faire la synthèse entre le chant traditionnel en yoruba (la langue des esclaves des Caraïbes) et la musique afro-américaine (soul, R&B). C'est sur la scène Masséna que le public niçois a pu découvrir ce duo. La pureté de leur voix et la sincérité de leur démarche ne masquent pas totalement le caractère un peu hétéroclite de leur style qui emprunte à Björk, Kate Bush, au gospel, etc.

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Pour sa tournée de l'été 2015, le trio de Brad Mehldau (14) qui n'a plus de rival depuis la semi retraite de Keith Jarrett, a choisi une certaine austérité non seulement en bannissant les photographes et cameramen mais aussi dans le choix de son répertoire. Les thèmes interprétés sont, pour la plupart, des compositions du pianiste, qui, à notre connaissance, n'ont pas été enregistrées jusqu'ici. Il débute par un blues, « Solid Jackson », dédié à Charlie Haden. Il enchaîne par une comptine aux relents de Bolero, « Strange Gift », poursuit par « Untilted » pour aboutir sur un thème plus familier « Valsa Brasiliera » de Chico Buarte. Ses deux derniers morceaux sont un inédit « Sète Waltz » et un familier et festif « Si tu vois ma mère » de Sidney Bechet.

Ce qui frappe dans la performance de ce groupe, c'est son naturel et son absence de tension. Tandis que Mehldau enchaîne de séquences qui doivent tout autant à Brahms qu'à Monk, Jeff Ballard continue à tisser imperturbablement un tapis sonore sur lequel repose tout le groupe. Quant à Lary Genadier, hiératique et concentré, il comble les blancs que laisse le pianiste dans son improvisation quand il ne se charge pas de l'exposé du thème. En refusant d'offrir au public les habituelles séductions de l'improvisation à partir de standards ou de chansons connues, Brad Melhdau a pris le risque de désarçonner les auditeurs tout en leur permettant d’accéder à une forme supérieure de « l'art du trio », celle de la découverte de paysages sonores parfois éthérés, parfois heurtés mais toujours féconds.

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Vêtu d'un élégant costume beige, un sourire éclatant aux lèvres, Kurt Elling accompagné de son équipe de rêve (15), évoque Frank Sinatra dont il a le charme un peu canaille, l'attitude triomphante et les moyens de ses ambitions. Pendant une heure, il puisera la plupart de ses chansons dans le répertoire de son avant dernier-disque « 1619 Broadway – The Brill Building Project » et dans son tout dernier CD, « Passion World ». Si le premier est un hommage aux grands chanteurs de cabaret des années d'après-guerre, le second est une balade dans divers univers musicaux d'hier et d'aujourd'hui

Il débute par « Come Fly with me », grand succès de Sinatra. Il poursuit par une version survoltée de « When The Street Have No Name » de U 2 puis par une interprétation en scat de « April In Paris ». Il passe ensuite à une sélection de « Passion World » avec successivement : « Loch Tay Boat Song » (chanson traditionnelle des Highlands), deux thèmes latino, « Bonita Cuba » (composé par Arturo Sandoval) et « Si Te Contrana » (de Félix Reina Altuna) où il démontre à quel point il maîtrise l'art de la chanson cubaine par son équilibre entre la virilité et le vibrato, enfin « Views Of A Secret » de Jaco Pastorius où brille son guitariste et arrangeur John Mclean. En final, il offre au public comblé un feu d'artifice de ses talents : un scat sur « I'am Satisfied », la fidélité au style crooner avec « When Somebody Love You », autre classique de Sinatra, un soupçon de kitsch avec « La Vie en Rose » et son « Nature Boy », en hommage à la fois à Coltrane et Nat King Cole.


Vendredi 10 juin : La soirée Éric Legnini


Cette soirée tenait d'avantage d'une réunion entre amis autour d’Éric Legnini que d'une suite de concerts et, en conséquence, en avait les qualités, spontanéité et décontraction, mais aussi les faiblesses.

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Hugh Coltman et ses musiciens (16) ont pour projet de remettre au goût du jour les chansons de Nat King Cole, en considérant que ses textes étaient beaucoup plus subversifs qu'une écoute superficielle pouvait le laisser supposer. Ils auraient un sens caché, riche en allusion à la situation des noirs en Amérique. Pourquoi pas en effet. Nat King Cole reste, dans le souvenir des amateurs, un crooner à la voix de miel et à l'élégance à la fois raffinée et désuète. C'est cela qu'on aime chez lui, avant tout. En interprétant ces fameux standards que sont « Mona Lisa », « Sweet Loraine », « Annabelle », « Nature Boy », etc. dans un climat bluesy ou inquiétant, Hugh Coleman énonce une vérité -sa vérité - qui n'est pas nécessairement celle qui nous intéresse. Ceci d'autant plus que Nat King Cole qui a subi et combattu la ségrégation a toujours refusé d'être un militant. Enfin, une simple consultation sur Internet des photos du chanteur disparu il y a cinquante ans, montre un homme tiré à quatre épingles qui n'aurait sans doute pas apprécié la tenue bohème de celui qui prétend lui rendre hommage.

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Eric Legnini et son groupe (17) ont repris les chansons du plus fameux disque de Ray Charles, « What'd I Say », publié en 1959 chez Atlantic, ainsi que quelques autres titres de la même période. Nous eûmes droit à « What Kind of Man Are You », « That's Enough », « Talking About You », « Drown in My Own Tears », « A Fool For You » et bien sûr « I Got a Woman » et« What'd I Say ». Le rôle de Ray Charles - chanteur étant tenu en alternance par Sandra Nkaké et Kellylee Evans. Eric Legnini se réservant celui de Ray Charles - pianiste. Le spectacle était plaisant, parfois émouvant et suffisamment entraînant pour inciter nombre de spectateurs à venir danser sur l'avant scène.

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La soirée se termina avec le concert du couple Yael Naim - Daniel Romeo (18) qui est soit une sorte de rituel pop un peu funèbre soit la parodie d'une certain rock français du début des années quatre-vingt quand on ne lésinait ni sur les spots filtrés en bleu, ni sur les fumigènes. Tandis que Yael Naim au piano, perchée sur un piédestal, scande de tristes cantiques, un trio de disciples de Conchita Wurst (la gagnante de l'Eurovision 2014) lui donne la réplique. La présence de ce chœur burlesque ( 3somesisters) semble confirmer l'hypothèse de la parodie.

À la fin du concert, Yael Naim descend de son perchoir, abandonne le piano à Eric Legnini et chante deux ou trois ballades et nous sommes, alors, plutôt séduits.

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Plus tôt dans la soirée se produisait sur la scène Masséna une chanteuse aussi impressionnante par ses qualités vocales que par sa présence physique : Liv Warfield. Ce bon vieux Soul à la Aretha Franklin n'avait malheureusement pas attiré beaucoup de monde. Le public devait sans doute se préparer spirituellement au concert de Cerone qui était attendu pour un peu plus tard sur la même scène.


Samedi 11 juin : Moran, le Mali, Cuba et Basta !


La jeune chanteuse et trompettiste de Barcelone accompagnée du vétéran Joan Chamarro et de son groupe (19) était annoncée comme un événement de ce festival. Ce fût une déception.

Que venait faire au Nice Jazz Festival cette interprète à la voix fluette qui se contente de chanter les thèmes sans se risquer sur le terrain de l'improvisation et dont le répertoire est d'un banalité effarante (« Que reste t-il de nos amours ? », « Over the Rainbow », « Smile », « Triste », etc.) ? Que jouent donc ses compères quand la jeune prodige leur laisse la place ?« Manha de Carnaval » et « Besame Mucho ». Rideau !

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Le pianiste Jason Moran est l'accompagnateur régulier de Charles Lloyd, après avoir été celui de Greg Osby. Tandis que sa discographie en tant que leader s’étoffe, il s'intéresse à diverses formes artistiques et travaille avec des danseurs, peintres, vidéaste, etc. Il est donc habitué à réaliser des performances. Depuis 2011, il tourne périodiquement avec un spectacle musical qu'il a imaginé à partir de l’œuvre de Fats Waller (20). C'est ce show qu'il a présenté à Nice le samedi 11 juillet.

Que sait-on de Fats Waller (1904-1943), sinon qu'il a été un compositeur prolixe (plus de 500 thèmes) dont certains sont resté très célèbres : « Squeeze Me », « Ain’t Misbehavin’ », « Honeysuckle Rose », « Jitterbug Waltz », etc. On sait également qu'il a beaucoup tourné et qu'il obtenait un grand succès grâce à ses pitreries, ce qui a finit par l'atteindre moralement. Il aurait préféré être apprécié pour ses talents de pianiste stride. Il est mort d'une pneumonie à 39 ans, un an de moins que l'âge actuel de Jason Moran.

Jason Moran ne s'est pas fixé pour mission de réhabiliter l’œuvre et la personne de Fats Waller, il s'est contenté de puiser dans le riche patrimoine du compositeur pour réinterpréter certaines de ses chansons. Comme nous avons pu le constater, il s'est donné beaucoup de liberté dans ce travail. Sur scène, l’œuvre se présente comme une masse sonore dans laquelle émergent, de manière lancinante, les thèmes des chansons de Fats Waller modifiés et teintés de rythm and blues, afro-beat, free jazz, etc. Même si cette musique est d'apparence festive, elle exprime un fort sentiment de tristesse, celui des enterrements de la Nouvelle Orléans. Cette suite musicale prend un tour particulier, après quelques minutes d'échauffement, quand Jason Moran revêt une grosse tête à l'effigie de Fats Waller. Est-ce pour évoquer le drame du clown prisonnier de son masque ? Ou bien symbolise-t-il le pouvoir d'une divinité régnant sur un monde sans règles qui s'étourdit dans la musique et la danse ? Pour interpréter cette œuvre magistrale, Moran s'est entouré de musiciens d'exception (21), en particulier la chanteuse Lisa E. Harris et le trompettiste Leron Thomas. Le public du théâtre de verdure manifesta son approbation en venant danser sur l'avant scène comme il l'avait fait la veille pour la reprise de « Wha'd I Say » ce qui est à la fois réconfortant et paradoxal concernant une œuvre aussi ambitieuse que « Black Brown and Beige » de Duke Ellington ou « The Black Saint and the Sinner Lady » de Charles Mingus.

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Le dernier concert de la soirée a été celui de la chanteuse malienne Fatoumata Diawara (révélée par le film Timbuctu), accompagnée par le pianiste cubain Roberto Fonseca et un groupe mixte cubano-malien (22). Avec elle nous ne sommes ni dans le folklore cubain, ni dans le style africain courant mais dans une sorte de protest song. S'accompagnant parfois d'une calebasse, Fatoumata Diawara chante en bambara mais prend soin, entre chaque chanson, de préciser, en français, le thème de celles ci. Dans son répertoire, il est question de la lutte contre les mariages forcés, du statut des migrants, de son pays déchiré par la guerre, de son héros Mandela, etc. Ces textes sont d'autant plus forts qu'elle les interprète avec grâce et douceur. Après Oumou Sangaré qui a ouvert la voie, Fatoumata Diawara s'impose désormais comme une de grandes chanteuses de l'Afrique de l'Ouest qui ait réussi à échapper au rôle traditionnel des femmes dans la musique de la région du Sahel (choriste ou griottes). A Bamako, comme à Paris et ailleurs, elle saura se faire entendre.

 

Bernard Boyer


(1) Matt Doe : trompette / Leo P (saxophone baryton) / King of Sludge (grosse caisse)

(2) Omer Klein (piano) / Martin Gjakonovski (basse) / Amir Bresler (batterie.

(3) « Yesterday I Had The Blues: The Music of Billie Holiday », Blue Note, 2015

(4) Jose James (voix, guitare) / Solomon Dorsey (basse) / Takeshi Ohbayashi (Piano) / Ryan Lee (batterie).

(5) « Interlude », Island 2014

(6) Heartland – Impulse !, 2015

(7) Indra (voix) / TBA (guitare) / Benajamin Traerup (saxophone) / Thomas Sejthen (basse).

(8) Kenny Barron(piano) / Kiyoshi Kitagawa (basse) / Johnathan Blake (drums).

(9) Témoignage de cette période : « A Night in Copenhagen » enregistré live en 1983, publié en 1985 chez Blue Note.

(10) Avec Charles Lloyd (tenor saxophone) / Gerald Clayton (piano) / Joe Sanders (basse) / Gerald Cleaver (batterie) / Sokratis Sinopoulos (lyre) / Miklos Lucaks (Cymbalum).

(11) Charles Lloyd (sax), Gerald Clayton (piano), Joe Sanders (contrabasse), Kendrick Scott (batterie)

(12) Disque : « "Luminescence", Label Jazz Family, 2015

(13) Disque « Ibeyi », Label XL, 2015.

(14) Gary Versace (piano & orgue) / John Mclean : (guitare) / Clark Sommers (basse) / Bryan Carter (batterie).

(15) Brad Mehldau (piano) / Larry Grenadier (contrebasse) / Jeff Ballard (batterie).

(16) Hugh Coltman (chant) / Thomas Naim (guitare) / Gael Rakotondrabe (Piano) / Laurent Vernerey (basse), Raphael Chassin (batterie)

Disque : Shadows - Song of Nat King Cole , Sony/OKeh Records, publié en septembre 2015.

(17) Eric Legnini (piano, Fender Rhodes, clavinet) / Sandra Nkaké (voix) / Kellylee Evans : (voix) / Daniel Romeo (basse)/ Franck Agulhon (batterie) / Boris Pokora (saxophone ténor, flûte) / Quentin Ghomari (trompette) / Jerry Edwards (trombone).

(18) Yael Naim (chant, piano, guitare, glockenspiel) / David Donatien (batterie, basse, piano) / Daniel Romeo (basse) / 3somesister (chœur)(19) Andrea Motis : chant, sax et trompette / Joan Chamarro : chant, sax et contrebasse / Ignasi Terraza: piano et orgue Hammond / Josep Traver : guitare / Esteve Pi : batterie

(20) All Rise – A joyfull elegy for Fats Waller – Blue Note, 2014

(21) Jason Moran (piano) / Lisa E. Harris (voix) / Leron Thomas (trompette) / Tarus Mateen (basse) / Charles Haynes (batterie)

(22) Fatoumata Diawara (chant), Roberto Fonseca (piano - clavier et chant), Ramses Rodriguez (batterie), Yandi Martinez (basse et contrebasse), Drissa Sidibé (kamale - Ngoni, chant), Sekou Bah (guitare et chant).