Méditation à propos d’Arman et de J.P. Pincemin

PDFImprimerEnvoyer

« ElianArman, bye bye ma muse »
Christine Siméone (édition fondation A.R.M.A.N. Genève, 2008)

« Les draps du peintre »
Maryline Desbiolles (Fiction & Cie, Seuil 2008)

Pénélope se plaint. Elle porte plainte. Aujourd’hui son porte-plume n’est pas un vieillard aveugle rompu aux compromissions courtisanes. Une femme. Et plutôt qu’une plume ou je ne sais quel instrument encore barbare de jadis, ou bien l’acier à peine flexible de la Sergent-major de l’école primaire de naguère, on imagine volontiers le clavier discret d’un léger portable.

Style journalistique. Rapide. L’épopée est dans la vitesse du récit. Pas cruel, non. Le bistouri ici reste chirurgical. Il n’en découpe pas moins en tranches son objet, métaphore, l’écriture telle une œuvre d’Arman s’attaquant au bronze d’une statue classique.

 

armanParadoxalement ce récit tranchant, ou roman presque, sonne comme l’exégèse apologétique de l’artiste mais reste sévère avec l’homme. Tout aurait été sacrifice à l’œuvre. Mais l’œuvre est l’expression d’une volonté de puissance : dominer la matière, dominer l’objet, dominer aussi les autres, par la force si le charme ne suffit pas. La vie est un combat, l’artiste ne se voit que vainqueur, donc jamais au bout de l’affrontement. Donc conquête de la position dominante en tous domaines : l’argent, les femmes, les pouvoirs de décider – je veux, je peux.

 

J’impose mon point de vue. Puisque plasticien je suis, le regard est mon objet, et mon sujet. Cet Ulysse vagabonde, et heureux, revient souvent en sa maison. Mais qui va à la chasse… un jour retrouve vide son logis qu’il s’acharnait à remplir. Le plein d’objets fait le vide d’humain. « Je t’aime, est-ce que ça te regarde ? » disait André Gide, ou Henri de Montherlant. (Ou les deux peut-être ?) Arman, lui, dirait plutôt : « Je t’aime, n’est-ce pas suffisant ? ». On disait les écrivains stendhaliens « égotistes ». Lui se fait l’image généreuse, comme un bon roi avec ses sujets. Mais le roi c’est moi, et j’ai dit. Il fait le plein. Il y a celle permanente qui attend, et celles tout aussi nécessaires qui passent. Il advient que la permanente décide de passer. En souffre-t-il ? Il le dit, et c’est probable. Et ceux qui l’aiment ? Certainement. Mais ils l’aiment. Ils restent – ou s’en vont. Il démolit les pianos, les incendie. Elle fera d’autres bruits pour une autre musique. Pénélope vingtième siècle en a marre des claviers brûlants.

C’est qu’ils n’occupent pas le même espace. Des espaces inconciliables. L’espace sonore est béant, il se propulse dans le vide, plus justement hors des objets. Lui s’obstine intensément à combler. Du solide pour ne pas plier. Mais au bout du compte, comme le chêne, cassant. La vie est un champ de bataille, soit. Il y a des effets, directs ou collatéraux. Les tirs fratricides n’en sont que plus cruels. Il faut gagner, avancer, construire, bétonner. Lorsqu’on ne perd pas, il y a quand même des pertes.

On bétonne. La tour n’est ni de pierres ni de briques : dans le béton, des chars, des canons… Ils ne tuerons plus ? Certes. Ils ont tué. Mais c’est la vie… réaliste. La société technologique est un char d’assaut. Après vient la Croix-rouge, Amnesty International. Oui, mais après. Réalisme. Homère déjà raconte : on tue les rivaux, on pend les servantes qui pourraient témoigner… De quoi ? On a fait d’un coup d’œil l’état des lieux. On épargne l’aveugle. Nouveau réalisme mais vieille histoire. Pierre, sur cette pierre… : il sait, mais il n’a rien vu. Il sait dire ce qu’il n’a pas vu. Il ira plus loin, plus profond que l’actualité. Il n’a pas vu, mais il sait dire. S’il dit – c’est son rôle – n’entendent que ceux qui savent. On ne sait toujours que trop tard. Lutte de l’avoir et de l’être. Il y a d’avoir que quand la chose n’est plus étant. Lorsque la chose ne participe plus, n’est plus présente. L’objet fini est mort, le briser ne lui rend qu’un bref éclat de vie. Je sais, l’art est tentative de lutter contre la mort. Mais la mort gagne, toujours. Il faut donc courir très vite, « courir le monde », l’illusion qu’on ne sera pas rejoint. Semer derrière soi des obstacles objectifs : Œuvres qui affrontent le temps, les siècles, les millénaires, disent les historiens d’art. Pluriels trompeurs – car, que pèsent des millénaires face à une éternité ? Illusion sans doute de retarder l’échéance, à l’échelle modeste de la vie humaine. « La Bérézina » titre Arman. Pire : Merde ! C’est Waterloo… « La garde meurt, mais ne se rend pas » ? Elle s’est rendue, et elle est morte. Reste le souvenir. La mémoire, on en fait des monuments, pour faire durer « objectivement » de « subjectifs » souvenirs. La mémoire s’effrite, les monuments s’effritent, –parfois plus vite que la mémoire. On restaure. Mais restaure-t-on l’amour, Pénélope ?

Quand Ulysse revient, –dans l’écriture– ce n’est plus qu’un corps d’imprimerie.

L’œuvre use.

Une lecture récente m’oblige à penser à un autre artiste que j’ai connu, quelques années plus tard qu’Arman, mais dans la même période. Lui aussi vivait dans un autre monde… Pas celui d’Arman, et bien que plus voisin, probablement pas non plus le mien. Nous exposions dans les mêmes collectifs, nous nous sommes rencontrés à Paris et chez moi à Nice, nous échangions des lettres, de plus en plus rares, puis la géographie aidant, nous nous sommes perdus de vue, nous croisant la dernière fois au hasard d’une FIAC. Je le retrouve dans « Les draps du peintre » de Maryline Desbiolles. C’est lui, dans sa franche spontanéité, sa naïve croyance dans le pouvoir révolutionnaire d’une pratique artistique. Je relis, dans le courrier ancien, de sa grande écriture hâtive les mêmes phrases que cite M. Desbiolles, et aussi des phrases amicales et confiantes qui me touchent encore. Son devenir, après le milieu des années 70, j’en ignorais le quotidien. Il enseignait dans une école d’art, il avait des marchands… Je savais l’homme souffrant, mais pour le peintre tout allait bien, me semblait-il, de loin… Ce que je lis dans ce récit me bouleverse, mais lui ressemble tellement, même dans les aspects plus sombres, mais si vraisemblables, que j’ignorais. Du roman peut-être. Maryline Desbiolles écrit « On m’a suggéré, un jour, d’écrire une biographie pour me reposer du roman ». Elle s’est embarquée dans une galère. Mais la croisière reste belle : une exploration plutôt qu’une biographie. Alors que l’homme devient présent et s’éloigne, sa peinture d’abord indifférente gagne et fait sa conquête. Approche d’une image qui, je le vois sur le net, rend furieuse « une de ses filles ». Il est vrai qu’ayant estimé son amitié, on souhaiterait que ce récit ne soit que le romancé d’une vie dramatique. Faisons la part du roman, mais le fond reste vrai : le combat d’un peintre coincé entre sa démarche vitale d’artiste et les dures réalités des choses et des hommes trop souvent si peu « camarades » dans ce milieu qui devrait pourtant être idéalement le modèle de l’humanisme.

Jean-Pierre Pincemin a mené à sa manière le même combat qu’Arman. Mais il venait d’ailleurs, n’avait pas les mêmes armes. Lui aussi a gagné, lui aussi a, comme nous tous, perdu. Mais il y a la manière, sa manière, et elle en vaut bien d’autres.

Oui, l’œuvre use.

par Marcel Alocco