LES GRANDES ESPERANCES

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Dès 1898, Léon Tolstoi démontrait déjà dans son livre Qu’est ce que l’art ? ses idées sur le futur. Il écrit alors : « Ceux qui seront les artistes, les créateurs, ce ne sont plus, comme à présent quelques rares individus choisis dans une minorité de la population appartenant aux classes riches ou proches de celles-ci, mais tous les hommes de talents, appartenant à toutes les couches de la population qui montreront des dons et une vocation artistique. Alors l’activité artistique sera accessible à tous. ».

 

 

Entretien

Silvia Valensi : Le titre est-il la parfaite définition de l’exposition ?

Jean-Louis Prat : Oui, car cette exposition qui comprend cent cinquante œuvres exceptionnelles, veut marquer la confrontation de deux artistes majeurs du 20ème siècle : Chagall et Malévitch. Ils ont vécu ensemble une même époque mais ils se sont exprimés dans des langages et dans des univers contradictoires. Alors que Chagall fait régner dans ses œuvres, la poétique, le Hassidique, Malévitch, lui, invente une utopie radicale, un monde sans Dieu… Il invente le Suprématisme : un zéro forme au pouvoir colossal qui l’emporte sur tout le reste.


Quel est le thème qui se dévoile à travers ces 40 artistes présentés ?

Le thème de l’exposition se révèle à la vision des différents mouvements artistiques qui se superposent, se croisent, interfèrent et se chahutent dans le même temps. Tous ces artistes opposés et opposables nous offrent une nouvelle notion de l’art, un horizon beaucoup plus large et surtout une exceptionnelle générosité du regard. L’exposition couvre vingt cinq années de création, de 1905 à 1930, d’une quarantaine d’artistes qui annoncent chacun à leurs manières qu’une société nouvelle est en train de se bâtir. Elle nous montre un exceptionnel moment artistique où les ruptures sont immenses. Tous les bouleversements esthétiques du vingtième siècle sont contenus dans cette période. Ces artistes présentent dans leurs œuvres, une nouvelle manière de penser, de voir et de représenter la réalité. Il est donc question, de la liberté des artistes qui peuvent enfin, exprimer leur vérité, leurs idées, leur temps.


Comment avez-vous pensé la scénographie de cette exposition dans les 4.000 m² de l'espace Ravel du Grimaldi Forum ?

Pour toutes ces productions de l’avant-garde, je devais adopter une approche rigoureuse et géométrique. Il me fallait donc, dominer le lieu, le construire pour mieux expliquer la démarche artistique de l’œuvre de Malévitch. Le carré, le rond et la croix sur fond blanc qui sont repris par la scénographie résument ce choc visuel et esthétique. Au centre de l’exposition, nous avons placé la sculpture monumentale de Tatline qui symbolise à elle seule, l’idée de l’art russe à cette époque. Cette Tour de Babel qui devait dépasser la Tour Eiffel était censée glorifier la Révolution .Mais la revendication de cet esprit de liberté sera plus tard, repris par le pouvoir pour le transformer en propagande…

Entretien


Vous avez dit que « les artistes russes ont été révolutionnaires avant la Révolution »… Quel était le contexte artistique de la Révolution ?

L’Empire finissait, tout était figé au niveau du pouvoir et les structures sociales craquaient de toute part. La Révolution jusque là sous-jacente, va débuter vraiment en 1905 avec la première révolte de la population de Saint-Petersbourg, qui est une ville tournée vers l’Occident. C’est cet événement majeur qui marque le changement de société. Les artistes russes, vivaient directement ces événements et suivaient de près tous les changements qui pouvaient être industriels que techniques. Cette quête de modernité se traduisait également par la présence importante de femmes artistes qui pouvaient être des sœurs ou des épouses (par exemple Gontcharova et Larionov) au sein de cette communauté. Ils s’impliquaient tous ensemble pour se démarquer du conformisme et pour écrire une page nouvelle de l’histoire de l’art. Cette Révolution leur a permis d’exprimer autre chose. Elle a représenté un moment de joie et d’utopie, l’espoir d’un monde nouveau.


Quelle particularité attribuez vous à cette exposition ?

Je peux dire qu’elle réside dans le fait que toutes les œuvres sont venues de toute la Russie. Il était important pour le pouvoir en place à l’époque, de montrer que la Révolution concernait tout le monde, que les idées nouvelles de la peinture et de l’art en général, puissent toucher toutes les couches de la population qui en étaient exclues jusqu’alors. Kandinsky était alors en charge de la répartition des œuvres de l’avant-garde dans tous les musées de Provinces de Russie. Il avait, au cours de ses missions, compris l’impact de l’art populaire avec ses sujets simples, ses couleurs vives des Isbas. Cela allait lui donner, la clé d’un vocabulaire plus élaboré pour son œuvre qu’il mènera, on le sait, jusqu’à l’abstraction. On peut dire que cette période de redécouverte de l’art traditionnel, à l’image des Icônes ancestrales, a renforcé l’identité de tout ce peuple. Cette source fondera la nouvelle façon de penser la peinture.

Entretien

Les nouvelles écoles apparaissent alors, comme une chaîne de génies, avec pour chacune une représentation libérée de toutes conventions…

Nous sommes en présence de nouveaux langages hors des contraintes académiques de la représentation mais qui tient à garder ses racines… Cela commence donc, avec le Néo Primitivisme puis le Rayonnisme arrive et le Cubofuturisme et c’est après lui qu’on passe au Suprématisme et au Constructivisme… Je vous rappelle que le Cubisme qui avait eu un grand retentissement à Moscou est d’inspiration française. Il se voulait la projection intellectuelle d’une représentation d’un corps ou d’un objet sous toutes ses facettes, avec peu de couleurs. Le Futurisme italien, quant à lui, voulait symboliser l’art en mouvement que Marinetti (qui viendra en Russie en 1914) prônera dans son révolutionnaire Manifeste. Le Cubofuturisme était donc à la jonction de ces différents confluents : le Cubisme et le Futurisme. Ce mouvement spécialement russe dont la représentation est unique, va réussir à faire vivre une image arrêtée et une image en mouvement. Très vite, il mènera au Suprématisme de Malévitch et au Constructivisme de Tatline qui donnera avec une nouvelle notion de l’espace avec des matériaux destinés à traduire l’industrialisation du monde moderne.


Qui sont ces fabuleux collectionneurs ? Quelle influence ont-ils eu sur les artistes russes ?

Ces collectionneurs très avertis, étaient des industriels qui ont compris très vite les évolutions et se sont impliqués totalement dans la modernité. Ceux sont eux qui vont faire connaître de la peinture venue de l’Occident. Serguei Chtchouchkine (1854-1939) le plus contemporain se tournera vers Picasso et sera un ami de Matisse tandis que Morozov (1871-1921) aimera plus les impressionnistes et post impressionnistes : Monet, Degas, Van Gogh, Vlaminck, Pissaro ou Gauguin. Tous deux achetèrent dans des galeries parisiennes ou sur commandes auprès d’artistes comme Matisse en 1911. Ils feront des choix remarquables et sauront acheter des chefs d’œuvres qui seront l’armature de la peinture du 20ème siècle. Leurs collections n’eurent pas d’équivalence, à l’époque, dans aucun pays, ni en France, ni aux Etats-Unis et furent exposées et visibles dans leurs hôtels particuliers à Moscou ou à Saint Petersbourg. Les artistes russes découvrirent ainsi Gauguin, Monet, Picasso, Matisse, Braque, Gris, Derain, Vlaminck… et surent immédiatement réagir dans cette voie en allant à leur tour, observer et admirer en Occident, cette nouvelle peinture. Ils rentraient dans la modernité par l’Expressionnisme en Allemagne, le Fauvisme en France et le Futurisme en Italie où Kandinsky écoutait les paroles du Manifeste de Marinetti… Mais 1914 marquera la fin des rapports fructueux entre les artistes russes et les Etats impliqués dans le conflit mondial. Ces collections furent nationalisées en 1918 et partagées aujourd’hui entre le Musée de l’Hermitage à Saint Petersbourg et le Musée Pouchkine à Moscou.

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Que vous inspire Chagall ? Un nouveau mode de représentation ? Une nouvelle manière de penser ?

Le Théâtre d’Art Juif est emblématique d’un nouveau monde de la représentation de la poésie, de la littérature, de la musique et du théâtre. La salle dédiée à Chagall et au Théâtre d’Art Juif contient une des œuvres majeures du 20ème siècle. Chagall parle de la Tradition que l’on peut trouver dans la vieille Russie. Il puise dans cette culture Juive et Russe qu’il propulse par le pouvoir de son imaginaire. Chagall n’est pas une peinture religieuse mais une peinture biblique qui fait rêver par la poésie qu’elle exprime. Chagall a poursuivi son œuvre alors qu’il a connu deux guerres, deux révolutions, deux exodes... Toute sa vie, il a été obligé de fuir. Ses œuvres étaient qualifiées de dégénérées sous le régime Nazi puis ont suivi les départs vers les Etats-Unis et enfin la France.

Chagall, c’est aussi celui qui fera appel à Malévitch quand il sera nommé à Vitebsk, jusqu’à que les théories très radicales de la représentation de Malévitch combattent ceux de Chagall. La séparation viendra entre les artistes penseurs et les artistes ingénieurs.

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Malévitch est révolutionnaire ou un artiste hors norme ?

Il est le symbole du Carré noir sur fond blanc de 1915. Chef de file de Matiouchine, Rozanova, Rotchenko. Il disait au sujet de cet œuvre « Je suis heureux que le visage de mon carré ne puisse pas se confondre avec aucun maître ni avec une époque. N’est ce pas la vérité ? Je n’ai pas écouté mes pairs et ne leur ressemble pas. Moi aussi, je suis l’étape. » Ce mouvement a un idéal absolu. La peinture de Malévitch est une peinture mentalement abstraite, une suite logique de l’expérience cubiste qui fait abandonner totalement l’objet. Le suprématisme spatiale qui suivra par les architectones de 1927 servira de repères à la nouvelle architecture.


Après la Révolution, il y a ceux qui partent et ceux qui restent, mais pour la plupart des artistes russes, c’est la fin des utopies….

Certains artistes vont rester comme Tatline mais qui abandonnera le Constructivisme, quant à Malévitch, qui doucement réintègre des détails de la réalité dès 1928 avec la Tête de Paysan à la barbe noire ou les sportifs en 1930, année marquée par la mort du poète Maïakovski. Le rêve se brise par la politique. C’est la fin des utopies, la propagande est déjà introduite dans l’art russe. L’idéologie salvatrice s’est avérée dévastatrice pour les hommes. Ceux qui prennent le chemin de l’exil, ont refusé d’y participer. Les artistes qui partent, amèneront avec eux leurs idées mais resteront fidèles à leurs origines et à l’art populaire russe.

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Propos recueillis par Silvia Valensi copyright 11 juillet 2015


Du 12 juillet au 6 septembre 2015 au GrimaldiForum de Monaco.

www.grimaldiforum.com

Tel.+377 99 99 25 00

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Biographie de Jean-Louis Prat, commissaire de l’exposition De Chagall a Malevitch, la Révolution des avant-gardes.

Directeur de la Fondation Marguerite et Aimé Maeght à Saint Paul de Vence (de 1970 à 2005), Jean-Louis Prat a réalisé une centaine d’expositions monographiques et thématiques. Il a réalisé les inventaires des successions et les projets de dation pour l’Etat de Marc Chagall, Jacqueline Picasso et Pierre Matisse. Il a également été Président du comité d’achat du Fonds Régional d’Art Contemporain Provence Alpes Côte d’Azur (1983-1987) et Membre du Conseil d’Administration du Centre Georges Pompidou (2002-2005). Il est depuis 2005, commissaire d’expositions indépendant (Miro, Chagall, Léger…etc) pour de grandes institutions (Fondation Pierre Gianadda, Martigny-Musée du Luxembourg, Paris - Musée Frieder Burda, Baden-Baden-La Pedrera, Fondation Joan Miro, Barcelone-Musée Thyssen-Bornemiza, Madrid-Albertina, Vienne…).Président du Comité Marc Chagall et plus récemment Président du Comité Jean-Paul Riopelle, il est également membre du comité Nicolas De Staël et du Comité Joan Miro...