BEJART BALLET DE LAUSANNE : LA IXe SYMPHONIE

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Le Monaco Dance Forum et les Ballets de Monte-Carlo se sont associés pour proposer à Monaco, début juillet, quelques représentations de la IXe Symphonie de Beethoven, monument chorégraphique imaginé par Maurice Béjart en 1964. Ce spectacle rare est un événement dans la mesure où il a fallu rassembler rien de moins que deux compagnies internationales - le Béjart Ballet de Lausanne et le Tokyo Ballet -, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et le Choeur de l’Opéra de Monte-Carlo, pour présenter cette oeuvre magistrale et audacieuse.

 

 

Spectacle

C’est donc 50 ans après sa création à Bruxelles qu’a été offert ce spectacle monumental, rarement donné vu les moyens humains qu’il nécessite. Dans ce ballet mythique, véritable succès planétaire, Béjart a sublimé la musique de Beethoven. Jusqu’à sa disparition, le chorégraphe est resté un maître incontesté de la danse, un art qu’il avait commencé dès ses 14 ans, tout en poursuivant scolarité et études universitaires. En 1954, il avait créé son Ballet de Paris et monté sa célèbre Symphonie pour un homme seul qui révolutionna le monde de la danse, par son innovation. Par la suite, chaque création du chorégraphe et même chaque représentation, fut toujours un moment unique, touché par quelque magie indicible. Renversant les barrières et bravant les préjugés étouffants avec une oeuvre considérable, Béjart ne cherchait pas à plaire, ni à séduire, mais il plaisait, il séduisait en suivant le fil de l’émotion à travers les rythmes.

Béjart a eu la volonté d’ouvrir le monde de la danse à un large public. Depuis sa mort, en 2007, un de ses principaux danseurs, Gil Roman, a repris la direction artistique des Béjart Ballets Lausanne et, tout en conservant un espace de création, il prolonge l’élan du célèbre chorégraphe. Jamais mieux que dans ses ballets, on aura vérifié combien la danse est le vecteur le plus authentique et le plus puissant de la sensibilité. Traduisant l’ineffable, le corps y exprime ce que les mots ne sauraient exprimer.

Spectacle

La IXe Symphonie est un spectacle total, surdimensionné, hors norme, porté par 250 artistes présents sur scène (musiciens, choristes, danseurs). Entre recherches artistiques et financières, il aura fallu trois ans de travail pour revisiter cette symphonie et retrouver le sens originel de l’oeuvre à l’aide de vidéos. L’orchestre, sous la direction d’Antonino Fogliani, est placé en fond de scène et commence par de vibrants battements de percussions afro-occidentales, avant un prologue composé de quelques phrases de Nietzsche comme : « L’homme n’est plus artiste, il est devenu une oeuvre d’art » Tout le spectacle démontre cet aphorisme grâce à des corps magnifiques d’une énergie magistrale. Béjart a donné un extraordinaire pouvoir émotif par l’expressivité de mouvements poétiques et le rythme de la danse en accord avec la modulation de la musique. Il a su s’emparer d’une musique pour en libérer l’essentiel, la restructurer, la retraduire en gestes et en mouvements vrais et décisifs. S’il a dégagé de la sensualité et même de l’érotisme du Boléro de Ravel, il n’en est rien pour la XIe où il revisite les codes classiques avec l’amplitude de son inspiration.

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Béjart a dit : Cette transposition chorégraphique de la musique de Beethoven n’a d’autre idée, d’autre but, d’autre argument que la musique qui la supporte, la nourrit, et en est la seule raison d’être. La danse, ici, ne fait que suivre le lent cheminement du compositeur qui va de l’angoisse à la joie, des ténèbres vers la clarté.  Face à la musique de Beethoven, si puissante qu’elle pourrait prendre toute la place sur la scène, la danse résiste telle une chambre d’écho. Elle permet de percevoir davantage les sons, associés à un mouvement et résonnant différemment en chacun. Ainsi, au mystère de la musique répond le mystère de la danse. Si la danse se fait spatiale, c’est la musique qui donne la couleur des sentiments.

Le point culminant de l’oeuvre est l’Ode à la joie : de leurs voix magnifiques, des chanteurs solistes ont clamé les mots de Schiller qui montaient dans l’émotion vers des hauteurs vertigineuses. Devenu l’hymne de l’Europe pour la fraternité universelle entre races et peuples, le lien espéré est ici signifié par des cercles de toutes les formes possibles, soit par l’emplacement des danseurs, soit par les mouvements arrondis de leurs bras. Tant pour la chorégraphie que pour la musique, c’est un message à l’humanité entière. On succombe au charme de cette cérémonie magique et à cet extraordinaire pouvoir d’envoûtement qui transcende l’espace de mouvements émotionnels particulièrement intenses.

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Avec Béjart, ce n’est pas la grâce qui était mise en avant, mais la force. Et tout devenait beauté avec de la danse en prise directe sur la danse, qui la réfléchit, l’excite, la bouscule dans ses habitudes, la projette sans ménagement entre espace et temps par un foisonnement de propositions corporelles.

Perpétuant les surprises et les choix audacieux, la compagnie Béjart Ballet Lausanne reste fidèle à l’oeuvre de son fondateur. Ce grand spectacle conserve sa charge de brio et de gravité, avec la prolongation de la musique par le geste pour devenir « musique visuelle »,

Caroline Boudet-Lefort