Gérard Garouste - En chemin

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À l’occasion de l’exposition « Gérard Garouste En chemin », la Fondation Maeght et Flammarion publient une monographie avec contributions d’Adrien Maeght, d’Olivier Kaeppelin (directeur de la Fondation et commissaire de l’exposition) d’Hortense Lyon (historienne d’art) et de Marc-Alain Ouaknin (philosophe et rabbin).


Ce bel ouvrage de 298 pages présente abondamment des carnets inédits de l’artiste contenant dessins, commentaires et réflexions… carnets qui révèlent l’importance pour l’artiste de son apprentissage de l’hébreu et du questionnement à l’épreuve du Talmud et du Midrach. Nous donnons ici les deux premiers des six chapitres et la conclusion du long texte « Avec tous les sens » par lequel Olivier Kaeppelin introduit lecteurs et visiteurs à l’itinéraire de Gérard Garouste.

m.a.


Avec tous les sens

Olivier Kaeppelin

Garouste

I

Voir, penser avec la sensation est une expérience complexe et risquée car il faut alors accepter une part d’indéfinition, de non-maîtrise. Il faut avancer sans l’assurance des logiques déductives. Il faut accepter de tâtonner, de saisir la signification par approximation, association d’éléments, très divers, accueillis sans chercher à les soumettre à l’ordre ou au désir d’un Tout. Quand Gérard Garouste dit, en substance, qu’ayant compris qu’il ne pouvait pas faire confiance à sa tête il fit alors confiance à ses mains, il dit que c’est avec son corps et son être qu’il met en pratique une relation, sans médiation analytique, ou plutôt avec une réflexion intuitive construite par des actions, par des énonciations plus que des énoncés. Il fait le pari de désapprendre un savoir hérité du classique pour apprendre à nouveau, comme Gérard Gasiorowski, à se faire « indien » en un autre rapport au monde, pour mobiliser une autre partie du cerveau, d’autres circuits cognitifs afin d’éprouver ce que sainte Thérèse ou saint Jean de la Croix appelaient « un savoir ne sachant ». Y a-t-il pensée plus profonde, plus complexe que la pensée des émotions ? Héritière, non pas d’un modèle transmissible, d’un dessin droit, mais des événements d’une vie qui ne se comprennent que par l’acte et l’expérience ? Le pari de penser le monde avec le corps et, plus précisément, avec la vue, de le penser grâce à des mises en relation permises par la connaissance sensible, c’est aussi accepter une part d’indéfinition, d’obscur, qui sera désormais toujours, avec nous, à interpréter, à déchiffrer. C’est accepter que la pensée soit faite de fulgurances, de contemplations mais aussi d’égarements. C’est ne plus envisager le début ni la fin, c’est tenter, à la manière d’Antonin Artaud, de s’aboucher avec le monde, d’appartenir, au milieu d’autres singularités contradictoires, à l’incessante dépense du monde. C’est donc accepter le déplacement, l’écart, le tremblement permanent de celui qui s’avance vers la matière indistincte ou le foisonnement du symbolique comme si, à chaque fois, il s’agissait d’une expérience nouvelle menant à une signification inédite. Cette expérience devant les tableaux de Gérard Garouste est éprouvante, déstabilisante, parfois violente. À chaque fois, le chemin se fait incertain, le corps se modifie dans l’épreuve sensorielle, le doute est jeté sur les apparences. La vue et l’aveuglement deviennent des frères jumeaux, toujours en débat. L’expérience artistique est intense et inquiète. Cette situation, sans doute celle de l’« intranquille », lui est familière – intranquillité qui vient d’une belle traduction française, définissant un territoire existentiel, des écrits de Fernando Pessoa.

Exposition

Elle qualifie justement l’œuvre de Gérard Garouste. Elle dit la position du peintre et la nature de sa pensée sur le monde qui l’entoure. Plus que le doute, c’est cette forme intranquille qui est la forme de son art et de sa pensée questionnant la réalité des univers.



II

La manière dont Gérard Garouste fait vivre les espaces qu’il peint, par des dynamiques opposées, issues de la diversité des sources d’énergie utilisées dans ses tableaux – arbres, animaux, hommes ou femmes – est une caractéristique de son œuvre. Plus significatif encore est le fait d’observer que ce dynamisme fait d’oppositions, d’antipodes, de formes centrifuges en toute substance, toute chose, toute identité, est au travail non seulement dans des figures différentes, les éléments divers d’un paysage par exemple, mais encore au sein d’une même figure, comme celle d’un corps. L’univers de Gérard Garouste est un univers animé par l’écartèlement, parfois la dispersion mais aussi le rayonnement, par un principe de fragmentation mais aussi d’expansion. Quelque chose ne cesse de transformer le réel, car quelque chose ne cesse de venir, d’advenir.

Ce quelque chose, en proie aux forces qui le divisent, pourrait se perdre totalement dans sa propre dissémination, mais la peinture de Gérard Garouste s’en empare et c’est sa peinture même qui, au contraire, incarne, devant nous, un mouvement intense, sur place, dans le cadre, renouvelant le paradoxe de l’« explosante-fixe » surréaliste.

Exposition

Devant chaque tableau, nous ressentons une tension vive entre un mouvement qui éloigne, dissout et un mouvement qui réunit, rassemble.

Nous pourrions aller plus loin dans l’énonciation de ce paradoxe : la peinture de Gérard Garouste lui permet de donner figure à une multiplication de « schizes », de divisions, mais en les révélant, et parce qu’elle les révèle, elle leur donne une forme faite d’« aberrations », d’enlacements, de chimères qui empêchent un étoilement, définitif et insaisissable. Elle fait naître alors des anamorphoses, des « formes-monstres », des réels en changement permanent, en perpétuel déplacement, en cheminement.

Ces formes nous guident. Pour le spectateur qui ne connait pas toujours les textes ou les arguments auxquels Gérard Garouste se réfère – notamment les textes « sacrés » tel le Talmud –, elles ouvrent par leur composition, leur matérialité, le chemin du sens. Ce sont elles qu’il faut suivre parce qu’elles portent la pensée picturale, comme dans le bien nommé Berger (1988), qui incarne pour moi la situation du corps de peinture comme la situation de la vue et de la connaissance en peinture. Dans ce tableau, un corps s’avance, en torsion. Ses membres s’écartent du tronc. Les jambes qui le portent sont détachées de la taille, les bras ne sont plus reliés aux épaules. Ils devancent le corps. Cet étirement est cependant contredit par la peinture qui, avec la couleur rouge, figurant un pan de vêtement, et un instrument de musique à cordes — une viole peut-être — relie grâce à la couleur et aux plis, les membres éparpillés. Les jambes avancent sur une croûte terrestre, les mains traversent l’instrument, jouent de la musique. La giration de l’ensemble donne une allure de danseur au personnage dont le visage exprime un contentement, une jouissance. Ses yeux sont mi-clos mais les yeux du crâne comptent peu au regard de tous les autres recouvrant le corps de cet étrange berger. Ils sont partout, sur la poitrine, le ventre, les reins, les cuisses, les mollets, les mains, les avant-bras. Ils sont partout car c’est le corps entier qui voit et pense. Il relie ce guide, dans le bleu noir de la nuit, à un cosmos sans étoiles, une terre remuée.

Comme nous le savons, aujourd’hui, nous éprouvons tant avec les cellules du cerveau qu’avec celles d’organes internes comme les intestins qui participent à l’élaboration de notre pensée. L’ensemble de ces organes nous relie à l’espace, à l’univers, faisant de nous à la fois un recueil vibratile et un lieu d’émission des sensations qui sont, ici, au cœur du sens. Elles se lient, par cette marche dansée, hésitante, par cette musique supposée, à l’atmosphère englobant et entourant le corps comme une peau.

Ce berger est le berger de nos perceptions, visions, qui sont autant de moyens d’être sur les chemins de la peinture c’est-à-dire de la capacité à interpréter le monde par la peinture. Le chemin commence par là. (…)



VI

(…} Car c’est bien cela dont il s’agit dans les tableaux de Garouste : le déplacement d’une vie intérieure, d’une vie intérieure dont nous savons désormais que la douleur y a eu sa part mais que cette douleur, loin de paralyser la pensée, a forgé une capacité d’interroger l’existence, au plus aigu, au plus vif. Gérard Garouste use de l’art, sans respect des conventions et concentre une énergie le poussant, nous poussant à toutes les audaces ; « […] à la frontière du monde invisible, l’angoisse est un sixième sens et douleur et perception ne font qu’un », écrit Georges Bernanos. Ce qui, je crois, éclaire l’intensité de son écriture comme celle de la peinture de Gérard Garouste. Elle figure des fictions, une histoire, mais « […] l’histoire saisie de dedans, la plus cachée, la mieux défendue et non point telle quelle, dans l’enchevêtrement des effets et des causes ».

Exposition

Pour ce faire, son œuvre accueille toutes les manifestations du réel. Le peintre ne les attend pas, il va vers elles. Il avance, c’est pour cela que dans son œuvre nous éprouvons si fortement, l’espace traversé, retourné, soulevé. Ces manifestations, il ne les reçoit pas faites, conçues, fixes sous les apparences. Chacune a sa vie propre dans ses dimensions incertaines. Il y a toujours chez lui le Dante de la Divine comédie, le Don Quichotte de Cervantès, comme l’on peut aussi imaginer, le capitaine Achab de Melville. Il va au-devant, il dénoue les apparences et désire que la vue soit aussi « travaillée » par la puissance de l’imaginaire qui, déconstruisant l’image, la libère comme s’il ouvrait un flacon. Tout est à redécouvrir, de l’observation à l’illusion, pour tenter de formuler, un instant, une vérité possible, à sa source comme à travers les ondulations, les déformations qu’elle provoque ainsi qu’il en est de la substance dans la poésie ou la physique quantique. Ces aventures de la forme dans lesquelles nous nous reconnaissons sont spirituelles, mais elles ont un corps. Elles ne sont pas faites d’idées pures. Leurs figures sont bien là, devant nous, avec leur poids, leurs grimaces, leurs jeux funambules et leur amour. Elles sont mentales et non pas abstraites ou conceptuelles. Là encore, je pourrais dire avec Georges Bernanos, en pensant à l’œuvre de Gérard Garouste : « […] Toute abstraction, dans son esprit, prend une forme et peut être serrée sur la poitrine ou repoussée. » Ce sont ces gestes d’embrassement et de dessaisissement, cette respiration qui rythment les intenses énonciations de cet œuvre construit par une quête énergumène, ambulante, incisive et déroutante, qu’elle soit restituée par des héros de Tintin ou par ceux des grands récits philosophiques ou romanesques. De cette quête, Gérard Garouste revient vers nous et nous demande de voir. Il est notre Ismaël.


Olivier Kaeppelin

(Photos Béatrice Heyligers)


 

 

Gérard Garouste

En chemin

Fondation Maeght – Flammarion éd.

Exposition du 27 juin au 29 novembre 2015

Fondation Maeght, Saint Paul de Vence.

Mise à jour le Mardi, 15 Décembre 2015 16:52