Festival de Cannes, quelques instants avant d'ouvrir la pochette surprise

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Comme des soldats de plomb sortis de leur boite en carton, les films des sélections officielles et parallèles sont alignés dernière leur bannière. On a hésité longtemps. On ne savait pas si tel ou tel serait de la parade, si on allait le ranger avec les sapeurs ou les grenadiers. Qu'importe. Aujourd’hui la bagarre peut commencer !

Tout le monde est prêt, les festivaliers ont leur badge, les amateurs de selfies, leur smartphone et les agents de sécurité leur oreillette. Qui va l'emporter dans la mêlée médiatique ? Plus que jamais, il est difficile de faire un pronostic. Pour notre part nous ne jouerons ni au devin ni à l'expert. Nous nous contenterons de signaler dans les lignes qui suivent les quelques films qui devraient susciter le plus d'intérêt. Nous sommes conscient de prendre le risque d'oublier nombre d'inconnus qui seront les élus de demain. Tout le plaisir de Cannes est là. Ce festival reste une pochette surprise.

 

Festival

La Compétition (1)


La Compétition présente cette année quelques nouveautés. D'abord quant à la durée des films. En moyenne, elle a diminué de 10 mn par rapport à l'an dernier. Il semblerait que la mode des films de trois heures soit passée. Enfin et surtout, on note un certain renouvellement de la sélection. C'est particulièrement vrai pour les Français, cela l'est moins pour les Italiens.

Décidément, cela ne s'arrange pas entre le Festival de Cannes et l'industrie américaine du cinéma puisque, sur les vingt films en Compétition, seuls deux viendront d'outre Atlantique : « Carol » de Todd Haynes et « The Sea of Trees » de Gus Van Sant. Le premier est une adaptation d'un roman de Patricia Highsmith qui décrit les relations amoureuses entre deux femmes dans le New York des années 1950. Le second attirera certainement les photographes et les fans puisqu'il a pour vedette Matthew McConaughey dans le rôle d'un américain parti au Japon pour « la vallée des suicidés ».

Avec six films, la France se taille la part du lion. Sa sélection est à la fois renouvelée, paritaire et citoyenne. Renouvelée car la majorité des cinéastes choisis accède pour la première fois à la  Compétition, paritaire puisqu'elle comporte trois femmes, au demeurant les seules de la Compétition et citoyenne car les thèmes abordés sont notamment l'éthique au travail, la délinquance chez les jeunes et les rapports entre communautés dans nos banlieues.

Après « Polisse » (Prix du jury en 2011), Maïwenn revient avec « Mon Roi », chronique d'un amour tumultueux interprétée par Vincent Cassel et Emmanuelle Bercot. Cette dernière fera également l'ouverture du Festival de Cannes en qualité de réalisatrice avec « La Tête haute » description des déboires judiciaires d'un jeune garçon. Le rôle de la juge est tenu par Catherine Deneuve qui était également l’héroïne du précédent film d'Emmanuelle Bercot, « Elle s'en va ». Enfin, Valérie Donzelli qui avait connu au beau succès critique et public avec « La guerre est déclarée » ( Semaine de la Critique 2011) présentera « Marguerite et Julien », peinture de la tragique passion amoureuse entre un frère et une sœur, les Ravalet, exécutés en 1603 pour adultère et inceste.

Du coté des hommes, deux cinéastes confirmés ayant passé la quarantaine connaîtront pour la première fois les affres et les lumières des marches du palais. Le premier Guillaume Nicloux, sera accompagné d'un tandem de poids : Isabelle Huppert et Gérard Depardieu qui incarnent dans « Valley of Love » un couple qui reçoit un courrier de leur fils mort six mois plus tôt dans lequel ce dernier les convoque dans la vallée de la Mort en Californie. Quant au second, Stéphane Brizé, avec « La loi du marché » il fait appel à son acteur favori Vincent Lindon (2) pour le rôle d'un agent de sécurité d'un hypermarché à qui l'on demande d'espionner ses collègues.

Le dernier cinéaste de la liste, n'est pas le moindre puisqu'il s'agit de Jacques Audiard. La projection de son « Dheepan » fera partie des événements très attendus même s'il ne comporte aucun acteur célèbre. Le film décrit l'itinéraire d'un ex combattant tamoul réfugié en France qui se trouve confronté à la violence dans nos quartiers.

Pour l'importance de sa sélection, après la France, vient l'Italie qui aligne ses trois principaux réalisateurs : Garrone, Sorrentino et Moretti.

Pour raconter l'histoire d'une vielle amitié entre un cinéaste et un compositeur de musique, Paolo Sorrentino a réuni dans Youth une impressionnante brochette d'acteurs internationaux : Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz et Jane Fonda. Manifestement, il a su tirer profit de son Oscar du meilleur film étranger en 2014 avec « La Grande Bellezza ».

Matteo Garrone n'est pas en reste puisque dans « Il Racconto dei racconti » il fait appel à des stars du cinéma mondial, Salma Hayek et Vincent Cassel qui sera donc présent à deux reprises en compétition. Ce film, tourné en anglais et en costumes, est adapté des contes du XVIIe siècle de l’auteur napolitain Giambattista Basile.

Quant à Nanni Moretti, il s'est offert le concours d'un des acteurs fétiches des frères Cohen, John Turturro, qui lui donnera la réplique dans « Mia Madre » récit très morettien, décrivant les doutes d’un cinéaste en pleine crise créative et personnelle.

Le continent asiatique sera représenté par trois auteurs, un Japonais, un Taïwanais et un Chinois qui sont tous des habitués de Cannes.

Le japonais Hirokazu Kore-eda avait obtenu en 2013 le prix du jury pour « Tel père, tel fils », subtile réflexion sur la famille. Il revient avec « Notre petite sœur », adapté d'un célèbre manga d'Akimi Yoshida, « Kamakura diary », qui décrit de la vie de jeunes femmes dans la ville balnéaire de Kamakura.

Le cinéaste taïwanais Hou Hsiao Hsien a été en compétition pour la première fois en 1988 pour « La Cité des Douleurs ». En 1993, il a été récompensé par le Prix du Jury pour « Le maître de Marionnettes ». Avec « The Assassin », il revient au film historique, puisque celui ci conte les aventures d'une meurtrière sous la dynastie Tang (618-907).

Enfin, nul n'a oublié « A Touch of Sin » de Jia Zhangke, prix du scénario en 2013. Sa dernière œuvre « Moutains May Depart » adopte la même forme que son film précédent : une série de courtes histoires, (ici trois), situées lors de périodes, dans des lieux et avec des personnages différents. Ces récits ont un thème commun, la peinture de la réalité sociale et affective de la Chine d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Les autres films sélectionnés proviennent respectivement d'Australie, de Hongrie, de Grèce, d'Espagne, du Canada, de Norvège. Certains d'entre eux sont très attendus. C'est le cas notamment du film du Norvégien Joachim Trier, découvert dans Un Certain Regard en 2011 grâce à « Oslo, 31 août ». Son troisième long métrage, « Louder Than Bombs »qui décrit un drame familial à travers l'exposé du point de vue de ses différents protagonistes, offrira à l'une de ses interprètes, Isabelle Huppert, le privilège d'être une seconde fois en compétition.

Le Québécois Denis Villeneuve est l'auteur en 2011 d'un thriller psychologique remarqué, « Prisonner ». En 2015, dans « Sicario », il s'intéresse à la zone frontière entre les États-Unis et le Mexique, là où les trafiquants de drogue imposent leur pouvoir. Ses acteurs principaux sont Emily Blunt et Benicio Del Toro.

Ainsi, si les cinéastes américains sont relativement discrets cette année dans la Compétition, par contre les acteurs d'Hollywood restent fidèles au rendez vous cannois.


Un Certain Regard


Comme de coutume, la sélection Un Certain Regard (UCR) présentera aussi bien les œuvres d'auteurs confirmés susceptibles d'être en Compétition que des cinéaste inconnus.

Dans la première catégorie se trouve la Japonaise Naomi Kawase dont « Still the Water » avait fait partie des oubliés du palmarès de 2014. Cette année, son dernier film, « An », dont on sait rien, fera l'ouverture d'Un Certain Regard.

L'autre Japonnais de la sélection , Kurosawa Kiyoshi, est également un habitué de Cannes. Il excelle dans des domaines très différents, du thriller fantastique de « Kairo » (UCR 2001) à la chronique sociale et familiale de « Tokyo Sonata » (UCR 2008). A quel genre appartient son « Journey to the Shore » dans lequel un homme disparu en mer revient trois ans après l’événement et propose à sa femme un voyage qui consiste à rendre visite à tous ceux qui lui ont rendu service pendant son absence ?

Le cinéaste Philippin Brillante Mendoza a participé, à deux reprises à la Compétition avec « Kinatay » (2009) et « Servis » (2008).Ce dernier était la chronique d'un cinéma porno. Il avait fait forte impression. Avec « Taklub », il s’intéresse au sort des populations touchées par le le typhon Yolanda en 2013.

Les fan de Apichatpong Weerasethakul, au moment de la publication de la sélection 2015, ont été très surpris de la présence du dernier film de la Palme d'or 2010, « Cemetery Of Splendour », non pas en compétition mais dans Un Certain Regard. Le thème de cette œuvre est dans la ligne de ses autres films : une maladie du sommeil qui atteint une compagnie de soldats, une femme ayant la cinquantaine qui s'ennuie chez elle et une princesse qui, en des temps reculés, fut enterrée dans la forêt.

Les cinéastes roumains, jadis très choyés par Cannes, sont devenus plus rares sur la Croisette ces dernières années. En 2015, ils sont de retour avec la sélection de deux éminents représentants de l'école de Bucarest. Le premier Radu Muntean semble se spécialiser dans l'exposé des cas de conscience chez les bourgeois citadins puisque après « Mardi , après Noël » (UCR 2010) décrivant les balancements d'un cadre pris entre sa femme et sa maîtresse, dans son plus récent long métrage, « L'étage du dessous », il peint les tourments d'un chef d'entreprise qui a été témoin d'un acte qu'il hésite à dénoncer.

Le second est Corneliu Porumboiu. A moins de 40 ans, il a accumulé un riche palmarès : Caméra d'Or pour « 12 h 08 à l'est de Bucarest » (La Quinzaine de réalisateurs 2006), Prix du Jury (UCR, 2009) pour « Policier, adjectif ». Son dernier film, « Le Trésor » suit les mésaventures d'un couple d'amis à la recherche d'un trésor enfoui dans un jardin avant l'arrivée au pouvoir des communistes.

Un certain Regard poursuit dans sa tradition d'ouverture au jeune cinéma venu de tous les continents. Ainsi seront accueillis quatre nouveaux réalisateurs dont un Indien, une Iranienne et un Éthiopien. Les cinéphiles seront certainement curieux de découvrir le premier film en provenance d'Éthiopie a être présenté au Festival de Cannes;Il s'agit de « Lamb » de Yared Zeleke qui raconte l'histoire d'Ephraim, un garçon de neuf ans, et de son inséparable brebis Chuni.

Il est question également d'ovins dans «  Rams » du cinéaste islandais Grímur Hàkonarson. L’Islande souvent choisie par les réalisateurs de films et de séries fantastiques pour le caractère spectaculaire de ses paysages servira enfin de décor à une histoire contemporaine, celle de la relation entre deux frères et voisins qui se détestent et se trouvent confrontés au même mal, une épidémie qui ravage leurs troupeaux de moutons.

Les autres auteurs sélectionnés viennent de Colombie, Corée, Inde, France, Mexique, Italie et Croatie. Pour le moment, ils ne sont pas très connus voire franchement anonymes. Tout l'intérêt de la sélection «Un certain Regard » sera de leur permettre d'exister et peut être d'atteindre ce Graal qu'est la notoriété, seule unité de compte de ce vaste marché informel qu'est la réunion de toute les sélections cannoises.


La Quinzaine des Réalisateurs


Depuis l'installation en 2011 de l'équipe dirigée par Edouard Waintrop, La Quinzaine des Réalisateurs semble avoir trouvé la formule qui lui permet de concilier le succès auprès du public et la reconnaissance des cinéphiles. Cette formule consiste d'abord à mélanger à parts non égales une dose de cinéastes célèbres qui par choix ou par nécessité choisissent une sélection parallèle plutôt qu'officielle, quelques films de genre et une bonne proportion de jeunes réalisateurs en quête de célébrité. Le succès de la Quinzaine tient également à sa fidélité à certains principes libertaires qui l'ont vu naître. Ainsi, elle ne connaît ni les lourdeurs des contrôles sécuritaires du Grand Palais, ni la badgite aiguë qui est source de frustration pour ceux qui n'ont pas la bonne couleur. En principe tout le monde peut accéder aux films de la Quinzaine, d'autant plus qu'ils sont largement repris dans d'autres salles de la ville et des alentours (3).

Dans la catégorie des cinéastes qui, pour des raisons inconnues du profane, n'ont pas été sélectionnés en Compétition on trouvera du très beau monde. D'abord, Miguel Gomes dont la dernière œuvre en trois volets de deux heures, « Les Mille et une nuits » est une méditation sur la triste situation de son pays, le Portugal. Ensuite Philippe Garrel qui était déjà dans la sélection de la Quinzaine à sa création en 1969 avec « Le Lit de la Vierge » présentera un court métrage inédit de 1968, « Actua 1 » et son dernier long métrage « L’Ombre des femmes », à propos d'amour et de trahison. Enfin Arnaud Desplechin dans « Trois souvenirs de ma jeunesse » retrouve Mathieu Amalric pour ce qui pourrait être la préquelle de « Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) ».

Le cinéma français sera également représenté par Philippe Faucon qui, après « La Désintégration » (2011), revient au thème de l'émigration dans « Fatima », dont le personnage principal est une femme de ménage d'origine algérienne qui vit avec ses deux filles.

Une des vocations de la Quinzaine des Réalisateurs et d'inviter périodiquement ces « cinéastes de festival » qui sont rarement diffusés en dehors de Paris et donnent périodiquement des nouvelles d'eux même et de leur pays

Parmi eux, on s’intéressera particulièrement à Ciro Guerra l'auteur de « Voyages du vent » (UCR 2009) sur la vie des accordéonistes itinérants en Colombie. Dans « El abrazo de la serpiente » il décrit la quête d'une plante hallucinogène menée travers la forêt amazonienne par un vieux chaman et un ethnobotaniste.

Sharunas Bartas, le plus connu des réalisateurs lituaniens dans « Peace to Us in Our Dreams » poursuit sa description désenchantée de la vie des familles dans une Europe du Nord froide et mélancolique.

Le belge Jaco Van Dormael, révélé par la Quinzaine des Réalisateurs grâce à « Toto le héros » en 1991, devrait offrir aux spectateurs une séquence d'humour avec les aventures d'Ea, fille de Dieu en révolte contre son papa dans « Le Tout Nouveau Testament » avec Benoit Poelvoorde, Yolande Moreau, Catherine Deneuve, François Damiens, etc.

Le film de genre sera, a priori, moins présent que les autres années. Les amateurs devront se contenter de « Yakuza Apocalypse » du cinéaste Japonais , Takashi Miike qui est l'auteur de près de cent films. Son dernière opus est à la fois un film de yakusas et de vampires. Ils apprécieront également « Green Room » de l'Américain Jeremy Saulnier qui filme l'affrontement entre skinheads et punks.

La Quinzaine des Réalisateurs ouvrira largement ses écrans aux premiers longs métrages qui seront au nombre de cinq. Parmi eux, nous avons remarqué « Allende mi abuelo Allendele » documentaire que Marcia Tambutti consacre à son grand-père Salvador Allende.


La Semaine de la critique (4)

Sur une durée plus courte et avec un nombre de projections limité la Semaine de la Critique fait mieux qu'exister à coté des autres sections. Elle réussit à rayonner grâce à la qualité de ses choix. Chaque année, certains films sélectionnés par elle font de bonnes carrières en salle. Ce fût cas dans la promotion 2014 pour « Gente de bien » de Franco Lolli, « Hope » de Boris Lojkine , « Hippocrate » de Thomas Lilti , « Respire » de Mélanie Laurent , « L'institutrice » de Nadav Lapid et « The Tribe » de Myroslav Slaboshpytskiy.

Cette année dans onze films qui constituent la sélection, neuf sont des premiers longs métrages. Ils proviennent de trois continents et offrent un riche panorama des plaies qui accablent l'humanité :

les difficultés d'être enseignant dans une zone défavorisée dans « Paulina » de l'Argentin Santiago Mitre ; la destruction des terres des paysans par les grandes exploitations sucrières dans « La tierra y la sombra » du Colombien César Augusto Aceved ; la campagne militaire d’Afghanistan dans "Ni le ciel ni la terre" du Français Clément Cogitore  ; l'exploitation des enfants dans « Coin Locker Girl » du Coréen HAN Jun-hee ; le quotidien des émigrés africains en l'Italie aujourd’hui dans « Mediterranea » de l'Italien Jonas Carpignano ; la guerre entre une mafia locale et le Hamas à Gaza vue du coté d'un salon de coiffure dans « Dégradé » des Palestiniens Tarzan et Arab Nasser, etc. Même si les sujets listés ci dessus paraissent sombres, il n'est pas impossible que certains de ces films soient drôles car la Semaine de la Critique aime les comédies, comme le prouvent ses précédentes sélections.

Allons nous franchement rigoler dans les autres longs métrages parmi lesquels on remarque un débutant au nom célèbre ? Alors que La Quinzaine projettera la dernière œuvre du père, Philippe Garrel, la Semaine accueillera le premier film du fils Louis, « Les Deux Amis » qui se présente comme une comédie sentimentale dans le milieu du cinéma. A moins que ce soit un drame. Avec les Garrel, on ne sait jamais…


Bernard Boyer


(1) http://www.festival-cannes.com/fr/article/61306.html

(2) Après Mademoiselle Chambon (2009) et Quelques heures de printemps (2012)

(3) http://www.quinzaine-realisateurs.com/

(4) http://www.semainedelacritique.com/films/2015/2015_selection.php