Hans Hartung : L'instinct de l'abstraction

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Au commencement était une peur. Celle de l'orage, que le jeune Hartung décide de dépasser du haut de ses six ans. Temps de se confronter à ces éclairs et autres coups de tonnerre qui le terrifient par mimétisme. Il va transcender cette peur par le dessin, il remplira ainsi de nombreux cahiers d'éclairs, ses Blitzbücher.

Ceci influencera sa manière de peindre, véritable prélude à la vitesse de son trait, à ce désir de saisir le moment et de travailler dans la spontanéité. En effet, c'est là qu'il faut chercher l'origine des lignes zigzaguées, interrompues qui courent, traversent ses toiles. L'abstrait vient d'entrer dans la vie d'Hans Hartung. C'est au cours de son enfance et adolescence que va se construire son destin de peintre. Une enfance placée sous le signe de la solitude, imprégnée au quotidien de musique et de peinture. Son éducation le tient éloigné de la vie qui s'écoule dehors et de ses nombreuses tentations. Le jeune garçon solitaire trouve alors du plaisir dans le dessin, dans la peinture. Tant et si bien que ses dessins alors représentent souvent un homme qui est là mais se contente d'observer le monde alentour sans y prendre part, un solitaire, lui. Passionné d'astronomie le ciel semble être son plancher, lui qui n'a jamais les pieds sur terre, étant même surnommé un temps le veilleur des étoiles.



Hartung

Autodidacte, il s'essaye aussi à l'aquarelle, déclinant les sujets à l'infini. Les dessins et les aquarelles s'accumulent, les dizaines précédant bientôt les centaines. Le monde imaginaire y faisant concurrence au réel. Son style se précise, la vitesse d'éxécution devient vite indispensable. Au lycée c'est l'enseignement qui le tient éloigné du monde qui s'écoule dehors. Qu'à cela ne tienne, sa plume d'écolier utilisée sur le dos donne vie à de nouveaux traits, à des taches compactes. Au grand déplaisir de son professeur de grec qui lui assène "Vous verrez où cela vous mènera dans la vie de faire des taches et des gribouillages !" De dessin en dessin l'adolescent Hartung poursuit ses expérimentations artistiques, et abandonne ainsi le figuratif tout simplement, naturellement, comme une évidence. A 17 ans, ses esquisses sont plus sérieuses, plus adultes, plus sombres également.
Les oeuvres d'Henckel, Kirchner, Schmidt-Rottluff et Pechstein sont un engrais supplémentaire sur la graine plantée dans sa prime jeunesse. Si bien qu'à vingt ans, il possède déjà les moyens d'expression qu'il va développer plus tard, les taches, les traits, les courbes et autres lignes. Pour égayer cette solitude qui le poursuit, il va à l'opéra, au musée. C'est là, devant "La Famille" de Rembrandt qu'il a la révélation. Il sera peintre. Il découvre en effet sur le tableau du maître flamand des taches qui ont une vie propre !
Bac en poche, il entre à l'université et se trouve enfin des amis. Comme si cette longue solitude avait été nécessaire à l'émergence de son destin et que maintenant que sa voie était trouvée il pouvait se mêler au monde. Il se lie d'amitié avec Fritz Schulze et Eva Knabe même s'ils ne partagent pas la même vision de l'art. Hartung est anti tout ce qui tue la liberté d'esprit, notamment l'art engagé pratiqué par ses amis tous frais. Une fois aux Beaux-Arts il sera notamment sensible aux toiles d'Emil Nolde qui le touchent et l'inspirent.



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En 1926 une grande exposition d'art international à Dresde mets sur sa route la peinture française. Il y découvre que l'art peut aussi être clarté, pureté. Bien qu'intimement convaincu que son destin est dans les taches il décide d'étudier l'histoire de l'art avant de s'y consacrer. Il part donc pour Paris et aux cours de dessin il préfère les galeries, les musées. Il copiera ainsi les plus grands afin de décrypter leur technique, insatiable de savoir. C'est seulement une fois qu'il aura exploré et compris la Peinture qu'il s'autorisera à emprunter le chemin duquel rien ni personne ne pourra le faire dévier, le sien. Il part dans le Sud de la France se frotter à Van Gogh, Cézanne, au Cubisme. Il découvre la divine proportion, à laquelle il va consacrer beaucoup de temps. Inventée par les peintres classiques italiens, c'est le fondement scientifique à la beauté, une recherche des proportions sur la toile afin d'obtenir avec des formes appliquées en premier lieu de manière désordonnées et arbitraire un jugée particulièrement esthétique et harmonieux. En 1929 il rencontre Anna-Eva Bergman, peintre norvégienne, qui sera le grand amour de sa vie. Ils se marieront deux fois et s'installeront dans la deuxième partie de leur vie à Antibes où il construira les plans de leur maison et ateliers respectifs qui sont aujourd'hui devenus la Fondation Hartung Bergman (voir en bas de page pour visiter la fondation). Avec elle il part aux Baléares où il va étudier la divine proportion et les différents mouvements artistiques jusqu'à l'épuisement. Tant et si bien qu'il revient peu à peu tout naturellement à sa peinture, à ses taches, à ses traits, l'abstrait reprend possession de ses toiles. Sept ans de réflexion avant de revenir à soi. La proportion divine en plus. Il est en effet primordial pour lui de maîtriser l'harmonie afin de mieux pouvoir la déconstruire au service de son art.


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1935 marque le retour à Paris. L'année suivante il est exposé à côté de Kandinsky, Jean Art, Jean Hélion et l'architecte Nelson.
Il commence à être reconnu comme tachiste. Il rencontre le sculpteur Gonzalez qui jouera un rôle important dans sa vie. Il épousera sa fille Roberta dont il divorcera pour retrouver Anna-Eva Bergman. La deuxième guerre mondiale arrive et comme son père avant lui, il sera engagé volontaire. Il y perdra une partie de la jambe droite, beaucoup de ses toiles et esquisses et une occasion d'asseoir plus vite son nom.
Après la guerre, Hartung fait figure de mouton noir dans le petit monde de l'abstrait. Sa peinture étant trop sensible, sa liberté d'expression trop éloignée de la ligne rectiligne et géométrique alors en vogue. Il appartient en effet, au mouvement de l'art informel qui se développe après 1945 au sein de l'art abstrait. Ce mouvement est composé d'artistes qui ne se reconnaissent pas dans le cadre mis en place par les constructivistes, suprématistes et autres néo-plasticiens. Ils ont plutôt envie d'exprimer une sensibilité, l'émotion de l'homme face à son destin, son questionnement sur l'univers. Les deux mouvements se développent en disharmonie, leur seul point commun étant l'absence de toute représentation figurative. Les oeuvres vivent par elles-mêmes, pour elles-mêmes, les taches, traits ou autres surfaces y possèdent une vie propre.

 

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Hans Hartung décrochera son premier contrat avec une galerie en 1947. A l'âge de 43 ans il pourra ainsi présenter le résultat de 25 années de travail.
Les expositions s'enchainent, sa renommée grandie et dépasse bientôt les frontières. Il est, notamment, invité en 1955 à la première Dokumenta à Kassel, il recevra le grand prix international de peinture de la Biennale de Venise en 1960. Cette époque marque le moment où il se met à improviser directement sur la toile, avant il travaillait beaucoup avec des esquisses notamment pour les grandes formats. Il explique que dans l'art abstrait, la dimension du tableau, tout comme le geste de peindre, prend une importante capitale. Le trait plus facilement que la tache invite le spectateur à revivre le geste du peintre et lui permet de se mettre dans la peau de celui-ci une fois devant la toile. "Il faut peindre en grand ce qui est pensé en grand." Il était également important pour lui de faire comprendre au public que le sens d'une toile abstraite se définit en émotions, au-delà des mots.

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Remettant toujours son oeuvre en question, Hans Hartung va renouveler sa peinture tout au long de sa vie, jetant toutes ses forces et son inspiration sur la toile.
Dans les années 70, il s'essaiera au grattage (de la peinture fraîchement appliquée afin de laisser apparaître la toile), il dépassera de nouvelles limites en agrandissant celles de la taille de ses toiles, il inventera des outils tels de larges brosses, des pistolets, des balais de genêts, des sulfateuses, il peindra à l'acrylique au vinylique. En 1971, il laisse entrer sur ses toiles des couleurs douces et fraîches (le rouge minimum, l'orange, le jaune pur et surtout le mauve très clair), lui qui a toujours préféré les couleurs froides (le bleu,  le vert turquoise très clair, le jaune citron ou encore le brun foncé). Il aimait les couleurs permettant des contrastes forts donnant ainsi à ses traits et autres lignes une présence forte. Ses dernières années, il peint au pistolet ce qui lui permet d'être très prolifique. Lui pour qui la quantité était aussi importante que la qualité, tout comme l'art était un moyen de vaincre la mort. Celle-ci viendra le chercher en 1989, deux ans après le décès d'Anna Eva Bergman.
Une année pourtant faste au cours de laquelle il aura signé 360 toiles.


Carine Filloux




La Fondation Hans-Hartung et Anna-Eva Bergman est située
sur les hauteurs d'Antibes au coeur d'un magnifique champ d'oliviers
surplombant la Méditerranée.

Des visites des ateliers des deux peintres sont organisées exclusivement sur réservation au
+33(0)4 93 33 45 92 ou par email Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

www.fondationhartungbergman.fr

173 Chemin du Valbosquet
06600 Antibes