THEATRE DE GRASSE / LUCRÈCE BORGIA

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Si de nombreuses fées se sont penchées sur le berceau de Lucrèce Borgia, il y eut aussi beaucoup de sorcières maléfiques lui jetant leurs sorts les plus infernaux ! Aussi sa vie fut-elle tumultueuse et elle, Lucrèce, se montra odieuse et perverse, comme toute sa famille qui avait un sens aigu de la corruption. Dans la réalité et dans la légende encore plus.

 

 

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Dans sa pièce écrite en deux semaines, Victor Hugo a fait un cruel portrait de cette héroïne qui s’est vautrée dans la débauche, les orgies, les crimes, l’inceste, le vampirisme... Elle se trouve cependant démunie devant Genarro, un jeune homme dont elle est la mère, ce que lui ignore. Elle a en effet abandonné à sa naissance ce fils clandestin qu’elle a eu d’un inceste avec son frère, mais elle n’en a jamais perdu la trace. Et voilà qu’elle s’approche de lui avec une passion trouble, mais Genarro idéalise sa mère qu’il n’a jamais connue et rejette Lucrèce considérée par tous comme une ogresse mortifère.

Pour jouer le rôle si fou, si démesuré, si passionné de cette créature grandiose, il fallait une interprète hors norme. Décoiffée, blafarde, vêtue de noir, Béatrice Dalle fait sensation dès son entrée en scène. Elle monte pour la première fois sur les planches pour s’approprier cette destinée édifiante et arrive chargée de tous ses rôles vénéneux au cinéma (on pense à Trouble every day de Claire Denis). Cette femme sanguinaire, vautrée dans le mal, cherche le pardon de toutes ses fautes dans son amour maternel, le sentiment le plus pur qu’une femme puisse éprouver.

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Pour sa scénographie époustouflante, David Bobée a créé une nappe d’eau qui recouvre la scène avec des passerelles en bois déplacées tout au long du spectacle. La pièce commence par une bande de mauvais garçons qui s’ébrouent dans l’eau avec des effets admirables de gouttes scintillantes dans l’éclairage des projecteurs. Et à la fin, la même bande sera invitée au bal masqué de la princesse Negroni (excellente Catherine Dewitt) : tous ces jolis garçons seront alors travestis dans des robes fabuleuses pour danser sur une envoûtante musique d’Agnès Obèle. Très chorégraphiée, la mise en scène accentue la démesure soulignée déjà dans le drame de Victor Hugo. Si quelques passages du texte sont coupés, c’est pour mieux correspondre au spectateur d’aujourd’hui qui, nourri de cinéma et de télévision, n’a nullement besoin de certaines explications nécessaires à l’époque.

Le nom de Borgia est haï dans toute l’Italie et surtout à Venise où « ce nom est craché ». Dans le décor, Borgia, écrit en immenses lettres lumineuses, perd son « b » et devient « orgia » (orgie). Le désir de Victor Hugo était de secouer le public avec cette pièce, aussi, malgré un anachronisme, des coups de revolver sont tirés par le personnage de cette mère-monstre dite dune grande beauté, mais à la difformité morale hideuse et repoussante. Dans une lumière rouge sang, elle massacre tous ces beaux corps masculins au cours d’un carnage final.

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Venus de tous les horizons (théâtre, danse, cirque...), les comédiens se dépensent sans compter. Le Duc, époux de ce monstre sanguinaire, est parfait dans ses railleries. La superbe musique, répétitive et hypnotique, est signée Butch McKoy. Etant lui-même sur scène, il interprète en boucle mélodies et solos de guitare joliment inspirés de la country-rock, très amplifiée par la technique d’aujourd’hui.

Le metteur en scène nous a confié, à la fin du spectacle, que l’accord a été tellement parfait avec son envoûtante actrice qu’ils projettent un nouveau spectacle ensemble. Le poète grec Ovide est au menu ! A suivre...

Caroline Boudet-Lefort

THEATRE DE GRASSE / LUCRÈCE BORGIA

D’après Victor Hugo

Mise en scène David Bobée, avec Béatrice Dalle