Juste une rencontre

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Une de celle que seuls les artistes peuvent imaginer et provoquer. Rencontre au-delà du temps, des cultures, des continents. Rencontre que la frontière linguistique ne peut contraindre. Ici pas de reconduite possible !



Cai Guo-Qiang,L’effleurement de l’autre se donne dans une sorte de pénombre teintée d’ocres moirées des reflets de la surface huilée et des brûlures dessinées. L'installation de la première salle du MAMAC de Nice, confiée à l’artiste chinois Cai Guo-Qiang, se construit d’un long dessin marouflé au mur et d’un bassin rempli d’huile d’olive. Travels in the Mediterranean invite à la promenade, résultat d’une pratique singulière et d’une visite partagée.

Visite partagée car le dessin de Cai Guo-Qiang est issu de la « prise de notes » classique de l’art du croquis. Regard curieux, de l’artiste mais aussi de Yuting Zhang, une étudiante de l’école de Théâtre de Shanghai, qui s’est longuement imprégnée de l’atmosphère, des détails, des humeurs, des parfums des rues de Nice, qu’elle a su partager avec son « maître ».

Ainsi, les portraits des grands parents d’un membre de l’équipe du musée qui l’avaient chaleureusement accueillie, ou le souvenir d’une rencontre improbable. Mais aussi pratique singulière car Cai Guo-Qiang « fixe » ses dessins à la poudre à canon. Lors de performances, il pose sur le papier les mèches, la poudre, recouvre de carton et met le feu. Le dessin se construit alors des brûlures, des souillures de cette poudre et de la flamme.

Ces performances comme d’autres œuvres, en particulier les effets spéciaux des jeux olympiques de Pékin en 2008 dont il fut le directeur artistique, sont présentées dans la troisième salle du MAMAC. Cette visite méditerranéenne construite par la pratique singulière de Cai Guo-Qiang, devient rencontre quand il combine au dessin marouflé de la Promenade des Anglais, le bassin d’huile : au-delà du symbole touristique, fruits d’une lecture rapide de premier degré se donnent le flux de la vie de Beuys et l’énergie de Klein.

Cette étendue d’huile, qui joue des reflets, jaunes comme le souvenir, s’inscrit dans l’aventure fluxus qui a marqué en son temps le milieu artistique niçois. Tout comme la présence au mur, au centre même du dessin paysagé, de deux corps comme en lévitation, qui ne peuvent qu’évoquer Klein. La pratique est différente : quand Klein utilisait le corps de ses modèles comme pinceau vivant, Cai Guo-Qiang dessine l’ombre détourée du modèle posé en déséquilibre entre la lumière et le support. Mais l’énergie dégagée est la même !

Klein la puisait au plus profond du plexus et dans l’apesanteur vécue lors de la pratique du judo. Il était parti chercher cette énergie au Japon, croisant ainsi les philosophies occidentales et orientales pour une nouvelle expérience sensible de l’homme au monde. Après Hiroshima, il avait confronté l’empreinte du réel à l’absence du corps évidé, réduit à l’image du feu à la fois destructeur et marqueur à jamais.

Cai Guo-Qiang s’inscrit, bien qu’ayant fait, géographiquement parlant, le chemin inverse, dans cette filiation.Tout comme il est, ici, fils de Matisse. Celui des papiers découpés et en particulier de la Piscine où les corps bleus des nageurs offrent, étrangement, la même légèreté spirituelle des anthropométries de Klein.

Oui, la rencontre est réussie car elle touche à l’humain et à l’insondable légèreté de l’âme. Mais elle est aussi amicale quand elle se présente sous la forme de cette épave de barque Reflection-A gift from Iwaki excavée d’une plage japonaise par l’artiste et un groupe de volontaires en 1994 et inlassablement reconstruite de musées en musées par ces mêmes volontaires. Il y a dans cette pièce quelque chose de l’arche de Noe, de l’errance mais aussi du travail des hommes, symbolisé par la porcelaine blanche de Chine, brisée mais présente comme témoin d’un art qui a su résister au-delà du temps et des tempêtes. Avec délicatesse Cai Guo-Qiang propose au spectateur une belle rencontre de l’homme… à lui-même.

par G. Delrey