« Ma politique culturelle » - entretien avec Christian Estrosi par Silvia Valensi

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Lors d'un entretien exclusif avec Silvia Valensi, Christian Estrosi, député maire de Nice nous dévoile ses ambitions et ses projets culturels pour Nice et pour la Côte d'Azur....

 

Silvia Valensi : Pouvez-vous nous dresser le bilan culturel de votre présidence du Conseil général des Alpes-Maritimes ?

Christian Estrosi : Je l'ai dit dans ma campagne, Nice, plus que toute autre ville doit investir dans la culture. Un jour, Marcel Landowski(1) m'a dit : « le prix de l'inculture, pour une collectivité, est plus lourd à payer que tous les efforts que vous pourrez consentir pour développer l'action culturelle ». Je crois en cette volonté là, en cette responsabilité là. Ainsi, qu'il s'agisse de formation, de diffusion ou de création, tout doit être possible à Nice. De l'éducation artistique à l'école, à l'enseignement spécialisé de la musique, de la danse, du théâtre, des arts plastiques, de la diffusion du spectacle vivant, sans exclusive : l'opéra mais aussi les musiques amplifiés, les Beaux Arts mais également l'expression contemporaine, le théâtre, dans sa superbe salle du Théâtre National de Nice, mais aussi les arts de la rue, des gestes architecturaux forts et la revalorisation de notre patrimoine exceptionnel...

Le bilan de mes dernières années de présidence du Conseil Général des Alpes Maritimes est considérable, au point que dans tous les sondages de satisfaction, la culture arrive très souvent en tête des actions du Conseil général.

J’ai créé, avec mon équipe, des évènements singuliers qui mettent en scène les artistes des Alpes-Maritimes et permettent à la population d’accéder gratuitement à la culture. Il s’agit de C’est pas classique qui propose chaque année plus de 100 concerts au Palais Acropolis à plus de 40.000 spectateurs ; de 06 en scène, consacré à la danse, au cinéma et à la musique, l’événement culturel du printemps avec 50.000 spectateurs ; de 06 en Live à la salle 700 du palais Nikaia pour la scène Rock ; renforcement des Estivales qui proposait en 2004, 130 spectacles, chiffre porté en 4 ans à 430, dans 150 communes des Alpes-Maritimes, pour le plus grand plaisir de 200.000 personnes.

En matière budgétaire, le Conseil Général est le premier opérateur culturel dans les Alpes-Maritimes, devant l’État et la Région. C'est l’un des plus importants budgets culturels parmi les départements français. Il soutient financièrement la quasi-totalité des grandes institutions culturelles du Festival de Cannes à Jazz à Juan, de l’Opéra de Nice au Théâtre de Grasse ; de l’École supérieur de Danse de Cannes aux Orchestres philharmonique et Provence-Alpes-Côte d’Azur en passant par la Fondation Maeght, la Villa Ephrussi, le Centre d’Etudes Préhistoire Antiquités Moyen Age (CEPAM), etc..

Pour parvenir à ces résultats concrets, j’ai souhaité une augmentation de 10% par an du budget culturel. La culture, c’est l’image de notre département mais aussi un secteur qui emploie plus de 9.000 personnes.

L’autre axe de ma politique culturelle fut de développer les activités autour de cinéma et de l’image avec la création en 2006 d'un fond de soutien d’1 million € pour favoriser les tournages avec des retombées économiques estimées à 25 millions € par an.

Nous avons sauvé les salles du Cinéma Mercury, place Garibaldi à Nice et doublé leur fréquentation. Nous avons obtenu de l’UNESCO une chaire universitaire sur le Cinéma. Nous sommes à l’origine du projet de pôle de compétitivité « ICI » sur les nouveaux usages de l’image, du son et de la lumière.

En matière patrimoniale, le Conseil général s’est impliqué dans la sauvegarde de nos chefs d’œuvres souvent en péril. Je pense bien sûr au Palais de l’agriculture à Nice, à la quasi-totalité des églises baroques de Nice, à l’avenir de l’observatoire, du Trophée d’Auguste au Monastère de Saint Honorat (Iles de Lérins) ou au patrimoine préhistorique.

Donc, oui, je consacrerai une part importante de mon mandat de maire à la culture. Même si celle-ci n'a pas à être jugée à l'aune du tourisme ou de l'économie, je suis persuadé qu'un bon bilan dans ce domaine confortera, pour Nice, cet investissement.

S.V. : Quels sont pour vous les atouts de la ville de Nice dans la compétition comme ville culturelle Méditerranéenne ?

C.E. : Nice possède tous les atouts : Une histoire brillante, prestigieuse ; l'excellence dans toutes les disciplines artistiques ; des sites connus et désirés par l'Europe entière plus ceux que je vais, durant ces 6 ans, faire découvrir ; les outils (Opéra, Théâtre, Musées, bibliothèques...) ; les femmes et les hommes de talents et les idées. Il ne manquait que la volonté d'agir, l'humilité de s'évaluer, de regarder ailleurs ce qui existe et enfin de se donner les moyens de gagner, non pas dans l'autosatisfaction d'un cercle étroit d'initié, mais en associant toutes les forces de la création et de la jeunesse dans la diversité des formes des expressions et des cultures qui composent Nice. Non seulement nous pourrons concourir, mais nous gagnerons...

S.V. : La culture méditerranéenne a-t-elle une place prépondérante dans l’enjeu de l’Union Méditerranéenne ?

C.E. : La supériorité du projet de l’Union Méditerranéenne par rapport à l’Union européenne est incontestablement la culture et les échanges qui irriguent le bassin méditerranéen où des pages essentielles de l’humanité ont été écrites en commençant par l’avènement des trois grandes religions monothéistes. Nous avons la chance, sur ces territoires riverains de la Méditerranée, de partager un héritage commun littéraire, linguistique, social et souvent politique, depuis l’Empire romain jusqu’à l’Union méditerranéenne.

Notre héritage s’étend des grottes préhistoriques de Lascaux au flamboyant Siècle des Lumières français, à la Renaissance italienne en passant par l’Espagne Arabo-Andalouse, la Grèce Antique et les figures historiques d’Alexandre le Grand, Hannibal, César, Charlemagne, Isabelle d’Espagne, Napoléon...

Comment ne pas être sensible à l'expérience d'orchestre israélo-arabe de Daniel Barenboïm, rassemblant les jeunes de 10 nationalités, dirigé au cloître du monastère de Cimiez par mon ami Philippe Bender ? Syriens, israéliens, espagnols, français, turcs, marocains, côte à côte... C'est par ce biais que, peut être, nous réconcilierons les peuples du pourtour de cette mer Méditerranée. En 2009, notre Festival des Musiques Sacrées sera jumelé au prestigieux Festival des Musiques Sacrées du monde de Fès et une œuvre sera produite à Nice, Fès, Damas et Rome.

Il ne peut y avoir d’union économique sans le partage d’un patrimoine culturel commun.

S.V. : Vous avez instauré la gratuité des musées. Quels sont les effets de cette mesure ?

C.E. : C'est incontestablement une réussite puisque, depuis sa mise en place, début janvier 08, la fréquentation du musée des Arts asiatiques et du musée des Merveilles à Tende a doublé. Cela s’accompagne d’un taux de satisfaction en augmentation grâce à un accueil amélioré, des expositions de qualité, des animations nouvelles mais aussi une augmentation des ventes des boutiques des musées qui compensent en partie la perte des recettes d'entrées.

Au regard de ce constat, je souhaite que les musées gratuits deviennent un véritable produit d’appel pour le tourisme azuréen. Il faut que cette gratuité favorise l’attractivité touristique des Alpes-Maritimes, des séjours plus longs, un tourisme raisonné et de qualité pour une clientèle à la recherche de culture et de nature. Démocratiser la culture permettre au plus grand nombre d'y accéder sans l'appréhension des codes à respecter, le sentiment d'être exclu par l’argent ou le regard des connaisseurs... et ça marche !

S.V. : Nice a été vu naître, vivre et mourir de très nombreux artistes célèbres de toutes disciplines et est, aujourd’hui encore, le berceau de mouvements artistiques reconnus au plan international. Quels sont vos projets pour encourager les nouvelles formes de créations ?

C.E. : Il nous faut travailler sur la mise en place de véritables filières artistiques intégrant la recherche, la formation, la création, la production et la diffusion. Nous avons commencé à le faire pour le cinéma, avec une chaire universitaire, un fonds d’aide, des salles de cinéma ; la danse avec le projet de Centre de développement chorégraphique qu’il faut lier au Conservatoire et à l’Opéra ; les Arts plastiques qui nécessitent une politique de commandes publiques comme je l’ai engagé sur les espaces publics réalisés par le Conseil général des Alpes-Maritimes mais aussi un lieu de travail et de production qui sera créé aux Abattoirs, il s'agit là comme l'a exprimé avec talent Jean Nouvel qui s'installe dans le Fort du Mont Alban« d'un projet culturel pour un projet urbain » une action qui s'inscrit dans le cadre d'un projet urbanistique de revitalisation d'un quartier qui est aujourd'hui en déshérence ; un projet de Biennale qui soit la vitrine de la production artistique azuréenne ; l’orientation de « 06 en scène » vers les arts numériques et les nouvelles scénographies.

La réflexion sur les contours exacts que devra prendre ce nouvel équipement et son occupation des espaces s'appuiera sur un travail sur la mémoire de ce quartier et en lien avec ses habitants afin de favoriser la production d'un espace symbolique d'échanges et de pratiques. Dans le même temps, il s'agit d'inventer un nouveau modèle de lieu de d'expérimentation artistique, en tirant profit des expériences d'autres métropoles, afin de positionner notre ville sur la carte culturelle nationale et internationale par la réalisation de cet établissement dédié à la création contemporaine.

Un projet de résidences d’artistes que je souhaiterai mettre en place avec les communes rurales désireuses d’accueillir avec l’aide du Conseil général, des troupes en résidence de théâtre, de danse, de musique, de plasticiens offrant une bouffée d’oxygène aux créateurs, asphyxiés par la pression financière et le coût des loyers sur le littoral.

Enfin l’architecture doit trouver dans les Alpes-Maritimes sa terre d’élection après des décennies d’erreurs et d’horreurs alors que paradoxalement, la Côte d’Azur a été aux avant-postes de la création et de l’expérimentation architecturale avec Garnier, Le Corbusier, Marcel Breuer, Jose Luis Cert, Eileen Gray, Guy Rottier, Antilovag et maintenant Marc Barani...

Encourager les nouvelles formes d’expression artistique est vital. Nous ne pouvons plus surexploiter notre héritage artistique, celui des grands peintres du XXème siècle. La Côte d’Azur doit redevenir un des fers de lance international de la culture contemporaine, du cinéma, des arts numériques, des arts vivants.

S.V. : Nice, pourrait-elle tenir une place dans le marché de l’art ?

C.E. : Le calendrier du marché de l'art est très chargé. Prendre place entre la FIAC à Paris, Bâle, Berlin, Shanghai ou Miami n'est pas un enjeu aisé, mais j'ai un projet pour Nice qui pourrait nous donner une position particulière dans ce monde fermé du marché de l'art. Offrir aux grands collectionneurs internationaux l'un des plus beaux emplacements au monde : la promenade des anglais dans un édifice qui serait l'œuvre d'un grand architecte. Nice propose la plus exceptionnelle des vitrines, aux collectionneurs de la meubler du fruit de leur passion.

L'idée commence à prendre et avant même sa réalisation un « club » de mécènes collectionneurs pourrait soutenir et enrichir cette démarche. Ce dont je suis sûr, c'est que les niçois, comme les touristes dans ces 6 années à venir vont redécouvrir Nice. De la crypte archéologique sous la place Garibaldi, qui nous permet de faire revivre le passé médiéval de Nice, à l'espace Sulzer, où s’inscrira un geste architectural fort, à la réhabilitation des Abattoirs, en passant par le téléphérique de l'observatoire et la cité des sciences, c'est un nouveau territoire qui se dessine, un territoire culturel qui sera le pendant de l'Eco vallée de la plaine du Var…



Copyrights Silvia Valensi Février 2009



(1) Compositeur, mort en 1999, Chancelier de l'Institut de France, Directeur de la musique sous Malraux.