Avis de tempête sur la lande

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"Nous sommes notre origine. Sans origine, nous ne sommes rien." Moi, à la fois narrateur et metteur en scène, est à la recherche de ses racines. Pour se faire il se rend sur la lande de son enfance, espace suspendu entre réalité et fiction.

Est-ce vraiment la lande du Jaunfeld en Carinthie autrichienne ou un simple espace de création né de l'imagination de l'écrivain ? Il y convoque ses ancêtres slovènes afin de remonter le fil du temps et de comprendre d'où il vient. Il y fera revivre leur langue, leur culture à travers la chronologie de son ascendance. L'histoire, la grande, viendra s'inviter à la table des retrouvailles et bouleversera à jamais les destins réunis autour. Ainsi en 1936, la période est faste et faite de légèreté, de lumière, d'abondance et de chants. La première guerre mondiale va débarquer telle une boule dans ce jeu de quilles bien ordonné et les disperser aux quatre vents. Les trois fils partiront à la guerre, les parents resteront à la ferme s'occuper des pommiers, une des filles entrera dans la résistance alors que l'autre tombera amoureuse d'un nazi et enfantera ainsi de Moi. Sur la lande celui-ci les incitera à tour de rôle à lui raconter son histoire. Comment la quête du bonheur sera déçue et remplacée par du malheur alors que les espoirs de lumière seront anéantis par  les ténèbres.

Théâtre

Peter Handke, l'auteur de la pièce, est né en Carinthie autrichienne et son personnage Moi est à la fois lui est l'occasion d'une nouvelle réflexion sur l'histoire Slovène et à travers elle de toutes les minorités en danger d'être annexées, assimilées, phagocytées. L'ombre du Roi Lear plane sur son texte dont le titre est inspiré de "Storm still" une didascalie de l’œuvre de Shakespeare dans laquelle une partie de l'action se situe aussi sur une lande exposée aux vents mauvais. Si les pommes de l'histoire et la caractère insolite de la lande peuvent faire penser au paradis, celui-ci semble définitivement perdu pour les hommes. Les pommiers n'y ont d'ailleurs ni tronc, ni racines, les pommes étant suspendues dans les airs, loin de la terre nourricière devenue sèche et aride.

La mise en scène d'Alain Françon est à l'image de la scénographie, magistrale de simplicité et de dépouillement. Une lande nue et accidentée, des lumières soigneusement appliquées qui soulignent les changements, des bancs qui apparaissent et disparaissent au fil de l'histoire le temps d'un aveu, d'un moment de partage. Sans oublier les "habitants" de cette lande, Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Reymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker, Nada Strancar, Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff, tous au diapason de leur art qui incarnent les personnages de cette famille tragique. Ils prennent possession de cet espace, l'habillant de leur présence plus grande que nature, qu'ils soient tous les huit à la fois présents ou par petits groupes. Ces personnages se teintant au fur et à mesure de l'avancée de la pièce d'une dimension quasi mystique. Ils traversent le temps et les époques au gré de Moi, qui se retrouve alors à dialoguer avec sa mère devenue plus jeune que lui ou à pousser le landau dans lequel il dort, quand il ne se glisse pas telle une ombre sur cette lande, témoin invisible du récit de sa propre histoire. Un récit indispensable.

Carine Filloux

"Toujours la Tempête" - du 22 au 26 avril 2015 au Théâtre National de Nice - http://www.tnn.fr/fr/spectacles/saison-2014-2015/Toujours-la-tempete