Arts Premiers à Paris : compte-rendu sur Paris tribal et exposition Branly

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Vraiment très réussie, la seconde édition de Paris Tribal (9-11 avril 2015) ! Cette manifestation de trois jours seulement (mais de fait prolongée dans la plupart des galeries) qui rassemble une vingtaine de galeries du 6ème arrondissement offre un parcours consacré aux Arts premiers : on y passe de beautés exotiques en beautés insolites, présentées avec le charme de l'imprévu et dans cette intimité aimable qui, seule, permet ce rapport privé et exclusif entre un objet et son regardeur...

 

Pas de thème prédéfini, chacun faisant sa sélection selon sa fantaisie selon le seul impératif de qualité, pour ne montrer que son meilleur, avec le souci de sortir des chemins battus pour donner à voir divers aperçus de la tonalité poétique de ces mondes... Il y a là de bien belles et très étranges choses, à faire rêver l'œil averti -ou profane! Maintes menues merveilles jouxtent ici les chefs-d'œuvre inconnus; telle cette énorme tête Dayak en bois de fer, débordante de puissance, toute ravagée d'érosions -où se sent la jungle, toute proche!- magique exemple de ce que peut donner l’action de la nature quand elle se mêle de parachever le fait de l'homme… (à la galerie Vanuxem, rue Mazarine).

On peut admirer une très belle sélection d'objets himalayens dans les galeries de la rue Visconti et chez Frédéric Rond (rue Guénégaud), notamment une lampe à huile tout ornée de citipati d'une exceptionnelle qualité -bien vite vendue! Toujours de belles choses chez Bovis, rue des Beaux-Arts, avec en particulier un charme népalais doté d'une exceptionnelle patine d'un noir luisant et un petit bullul très habité que l'on inviterait bien chez soi pour garder son riz... Impossible de tout décrire, de tout citer, juste pour le plaisir de les garder en mémoire les exquises monnaies océaniennes (chez Voyageurs et curieux, rue Visconti), la superbe paire de coffres coréens, très rare (galerie Ethiopia, rue Guénégaud), le masque de Timor de L'Asie Animiste(rue Mazarine), les kriss exposés rue Jacques Callot et pour finir, la trouvaille (découverte à la galerie Schoffel de Fabry rue Guénégaud) : cette poitrine enchaînée sculptée dans la masse, merveilleux précipité du désir”, aussi parfaitement zoulou que surréaliste qui s'avère être en fait... une petite boîte à priser (!) -André Breton aurait adoré!

Dans un tout autre genre, l'exposition sur Les maîtres de la sculpture de Côte d'Ivoire qui s'ouvre au musée Branly, offre un large panorama en forme d'initiation aux styles et savoir-faire des différentes ethnies (Baoulé, Dan, Gouro, Lobi, Sénoufo, Yaouré, et autres peuples de la Lagune) qui composent l'art africain. A travers un parcours didactiquement agencé, scandé d'une alternance de couleurs fortes ou sourdes permettant de délimiter clairement le territoire de chacune, cette exposition se caractérise par un effort extraordinairement sérieux de clarification des diverses singularités stylistiques pour rendre visible le travail de création des sculpteurs, qui ne sont plus considérés comme de simples artisans anonymes au service de rituels sacrés pré-établis.

Si la scénographie est très réussie selon tous les imposés du genre -ample, dépouillée, d'une fonctionnalité évidente, avec juste ce qu'il faut de vidéos- la conception minimaliste de la présentation apparaît cependant curieusement austère: les œuvres sculptées, pourtant superbes, sont encagées dans des vitrines -dont les reflets associés à un éclairage manquant d'intensité troublent un peu l'appréciation de la beauté des patines et des expressions. Totalement décontextualisées dans cet environnement contemporain muséal, les œuvres apparaissent ici dressées à la parade, dans une prégnance d'exil un peu clinique... Que manque-t-il donc à ce strict agencement? Un peu plus d'âme, peut-être... L'exposition des maîtres s'achève -dans un ultime détour d'un blanc éclatant! sur une irruption dans la modernité par l'intermédiaire quatre artistes dont les œuvres, chacune à leur façon, revisitent la tradition en la confrontant aux mutations technologiques importées par les civilisations étrangères dont ils reprennent au passage certaines modalités (le mannequin, le robot)... Les installations de sculptures particulièrement inspirées de Jems Robert Koko Bi achèvent brillamment cette exposition si savante et si bien faite qui peut satisfaire le spécialiste autant que l'amateur ou le simple curieux, qui en ressort sinon séduit du moins moins ignorant.. A ne pas manquer, le catalogue où les pièces, admirablement photographiées, renouent avec le mystère de leur origine et s'éploient –enfin !- dans tous leurs pouvoirs et sortilèges..

Tessa Tristan