Alain Lestié : “Contretemps”

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Ce qui frappe d'emblée dans la belle série d'œuvres présentées à la galerie Depardieu, c'est l'homogénéité d'une technique très maîtrisée de dégradés qui vont des gris le plus transparents aux noirs profonds et d'un trait d'une précision admirable touchant presque à l'hyperréalisme : jeux de lumières, effets poétiques et hypnotiques de l'estompe qui "noie le trait, fait masse et matière, peinture en un mot : peintures au crayon".

 

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L'homogénéité, la rigueur est aussi présenté dans le choix d'un même format vertical très en hauteur. Depuis 1976, Alain Lestié a opté "de manière arbitraire et littéralement in-sensée" pour deux formats : un petit (90 x 40 cm) et un grand (150 x 56 cm). “La proportion s’est imposée d’elle-même, car, d'une part, ce type de format induit une vision frontale (en face-à-face) et d’autre part, la verticalité détourne une certaine habitude occidentale de la narration gauche-droite, enfin j’avais trouvé cet allongement élégant dans les rouleaux japonais".

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Matière, outil, style de dessin et format ont été définis comme pour offrir toute la place au sujet, mais celui ci est énigmatique (ésotérique ?), dépouillé : un rébus d'objets incitant à construire, à élaborer un sens en fonction de représentations qui n'ont pourtant pas l'air de se prêter à un récit.

"A partir d'une multitude de dessins accumulés en vingt ans, dont certains sont inachevés, ces deux dernières années, j’ai tout repris, découpé les morceaux utiles, remontés autrement, mélangeant les époques, les thèmes, etc… Le tout simulé d’abord à l’ordinateur."

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Cette re-présentation qui de fait abolit toute chronologie, apparaît comme une confrontation d'objets ou d'éléments disparates pelotes de ficelle, caisses, feuilles de papier découpées, règles, tissus, enveloppes, écritures, graffitis, croquis, plans, petits paysages, échelles flottantes, tubes, dessins enfantins (bateau), etc. Des motifs, nous dit l'auteur, "qui n’ont d’autres fonctions que d’être signes d’un "réel", évocation d’une banalité ordinaire, dont l’usure même participe du sens et dont la situation dans la composition fait sens, mais sens visuel et non littéraire."

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Mythe de la caverne revisité, l'image du prisonnier face à son mur gris, s'impose, mais au lieu de voir des formes humaines, des villes ou des îles, son prisonnier projette des objets simples de tous les jours ou issus de l'atelier du peintre, provoquant une réflexion sur l'objet tel Hamlet devant son crâne. Être ou ne pas être, représenter ou ne pas représenter. "Comme dans la caverne de Platon, le réel n’est plus qu’une ombre, un simulacre."

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Une œuvre, Évasion, est particulèrement éloquente : elle montre une lettre bien cachetée, des traits discontinus indiquant une séparation, une pelote de fils entremêlés (la corde pour s'évader ?) et le mot évasion écrit sur le mur comme pour redoubler le sens.

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D'autres œuvres sont moins lisibles, l'auteur tentant au contraire "de se défaire de toute signification affirmative, de laisser une incertitude (méditative?), de refuser le "pouvoir" de l’image, pour lui laisser sa valeur d’interrogation". Une énigme qui ajoute à l'esthétique élégante de chaque représentation.

Alain Amiel