OPERA DE MONTE-CARLO : DON GIoVANNI De W. A. Mozart

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De tous les opéras de Mozart, Don Giovanni est le plus prestigieux. Poètes, conteurs, compositeurs, philosophes, psychanalystes... en ont célébré la perfection musicale et la richesse de symboles. L’Opéra de Monte-Carlo vient de proposer quelques représentations de cette oeuvre majeure dans une mise en scène de Jean-Louis Grinda et des décors de Rudy Sabounghi.

 

 

Opéra

Appartenant à l’histoire universelle de la littérature et des légendes populaires, le mythe de Don Juan est connu de tous. Faut-il en rapeller l’argument ? L’action se déroule en Espagne, au XVIIe siècle. Comme dans la pièce de Molière, le livret reprend le mythe du séducteur puni : Don Giovanni avance masqué pour séduire Donna Anna, fiancée de Don Ottavio, et tue le Commandeur qui tente de protéger sa fille. Puis, toujours flanqué de son valet Leporello, il s’en va, sans le moindre remords, vers de nouvelles proies. Elvira et Zerlina seront d’autres victimes de ce prédateur à l’affût, avant de devenir lui-même gibier traqué par le spectre du Commandeur venu venger sa fille.

Conservant sa désinvolture d’aristocrate qui s’épargne l’effort de vaincre, Don Juan est l’incarnation du libertin qui hait le monde, l’ordre social, les lois divines qui pèsent sur lui. Il méprise les femmes tout en éprouvant un irrésistible désir de les conquérir. Tous ces traits psychologiques ont été définis en littérature dans les deux oeuvres espagnoles du XVIIe siècle de Tirso de Molina Le Trompeur de Séville et Le Convive de pierre qui ont inspiré le librettiste Da Ponte, fructueux complice de Mozart. L’élément surnaturel stimula le génie créateur de Mozart, dont la musique atteint les sommets de la tragédie. Jamais sa composition n’a été aussi vraie, réaliste et sombre que dans cet opéra considéré comme un des sommets de l’art lyrique. Jamais il n’avait exprimé aussi véridiquement le contraste entre l’amour et la mort.

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Qui, dans Don Giovanni, éprouve un amour sincère ? Il s’agit plutôt de plaisir au sens sexuel - et masqué (Donna Anna et Don Ottavio). Cet opéra se raille de l’amour à travers l’érotisme outrancier de cet antihéros manipulateur. Tous les rapports sont portés par le sexe. La mise en scène de Jean-Louis Grinda manquerait-elle de sensualité et, par là, d’émotion ? Dans son mille e tre, le célèbre « air du catalogue », Leporello (Adrian Sampetrean) vante, à l’intention d’Elvire, le génie érotique de son maître. Fierté et envie se mêlent en montrant que Don Giovanni est un être versatile, un caméléon qui s’adapte à toutes les situations de conquêtes. Le véritable héros de l’opéra est, bien sûr, ce séducteur impie et cruel. Cet indomptable, qui sort indemne de toute situation aussi périlleuse soit-elle, ne sera brisé que par une force surnaturelle de l’esprit. Avec ses traits comiques, le valet fait un parfait contrepoint à son maître. Et, tandis que le Commandeur (Giacomo Prestia) incarne cette force supérieure, les personnages féminins, seuls, se montrent humains. C’est avec la rencontre d’éléments aussi divers que naît la complexité de cette oeuvre dont l’ouverture fut, paraît-il, écrite d’un jet la nuit qui précéda la première, en 1787.

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L’univers sonore de Don Giovanni se caractérise notamment par le trio de voix graves (Don Juan, Leporello, le Commandeur) qui résonne tout au début et tout à la fin de l’oeuvre. Ces sons graves et durs prêtent à l’ouvrage un ton sinistre et infernal. Même si Mozart a donné les rôles importants aux hommes, ce sont les femmes qui sont reines, comme dans l’ensemble de ses opéras. Dans toutes leurs partitions, il a projeté des notes qui s’envolent au-delà des mots pour signifier leur lutte contre le pouvoir des hommes. Avec des voix élastiques aux vocalises étourdissantes, Patrizia Ciofi, Sonya Yoncheva et Loriana Castellano nous ont envoûtés. Leurs voix semblaient se fracasser contre un mur. Magistralement interprétés, tous les personnages masculins déchaînaient une bourrasque sonore, particulièrement Erwin Schrott incarnant le « grand méchant homme », âme damnée que trois masques, tout juste rescapés d’un carnaval pathétique, ne réussiront pas à raisonner. Comme la musique de Mozart, mi-ténèbres, mi-lumière, le gentilhomme libertin et libertaire demeure une fascinante énigme qui a inspiré ensuite d’innombrables oeuvres littéraires, artistiques et cinématographiques.

Le péché et le châtiment de ce prédateur autodestructeur dominent davantage que son éclat et sa chute. Ce qui donne à Don Giovanni une dimension religieuse que soulignent les décors de Rudy Sabounghi très inspirés des formes géométriques de la peinture métaphysique de De Chirico, de même que la statue du Commandeur dans le style de la Grèce antique dont l’artiste truffait ses peintures. Les costumes évoquent les infantes de Vélasquez pour nous rappeler que l’action se déroule en Espagne, aussi était-il nécessaire de faire diversion avec le choeur en costumes de couleurs joyeuses s’écartant de la noirceur de l’oeuvre ?

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Succombant à notre tour sous le charme de ce chef d’oeuvre des chefs d’oeuvre mozartiens, nous nous ajoutons sans réserve à la liste des « mille et trois » conquêtes du mythique séducteur.

Caroline Boudet-Lefort