Je suis juive mais je me soigne - Chronique pas très casher

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Au Collège (à l’époque c’était Cours Complémentaire, c’est dire si c’est loin) et au Lycée, Michel, mon meilleur ami (Facebook n’existait pas, le mot ami avait encore du sens) était juif. Pour moi, de famille à peu près catho, mais qui avait fait le catéchisme buissonnier, Juif c’était historique, jadis, l’Antiquité quoi...

 

Comme une étiquette vide, sans problème. Lui était juif, moi fils d’immigré italien, un autre avait un grand-père arménien – et alors ? Si j’avais un peu lu la Bible, c’était à cause d’un certain Racine, d’un certain Hugo, des parfois difficile à comprendre sans. J’étais innocent, disons plutôt encore bien naïf. Alors distinguer Séfarades ou Ashkénazes, pensez bien que… Pourtant en primaire déjà nos maîtres nous avaient parlé des camps, d’étoiles jaunes, des rafles... Ce n’est qu’au Lycée, en terminale philo, qu’un condisciple, (un certain Cohen, pas de hasard !) m’incita à lire Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre. Le sans problème devenait une question !

Lecture

L'éditeur nous dit : « The Selfwoman, jeune femme juive attachée à sa liberté de pensée et à la laïcité, se lâche dans ses chroniques désopilantes qui sont autant de mises à jour des clichés sur les juifs en France ». « Française-juive / juive-française. Les deux à la fois. Dans l’ordre que je veux. Ça dépend des jours, de l’actualité, de mon humeur, de l’urgence du moment ».

Ariel Wizman nous dit dans sa préface. « Le monde juif est une énigme (...) eux-mêmes, les Juifs, ne savent pas très bien à quoi correspond ce « truc », transmis avec autorité et anxiété ». Woody Allen, cité en exergue par l’auteur, affirme « Dieu n’existe pas et nous sommes son peuple ». Mais c’est Woody Allen, on ne peut pas le prendre à la lettre. Virginie Bellaïche de SelfWoman avec noblesse nous raconte un peu la chose et ses contradictions. Des histoires de famille, de relations, de comment on se regarde les uns les autres à l’intérieur du « truc », comment on se voit soi-même quand on est juif ou juif sans l’être tout en l’étant.

Ladite auteur met aussi, à égalité avec Woody Allen, en exergue : « Reprends des boulettes » Ma mère. C’est pourquoi je me suis demandé si Virginie ne nous parlait pas des Italiens, ou ex-italiens et comme elle tellement français, voire tellement parisiens ! (– Ici, moi, Niçois, je me sens un peu perfide.) : « Mais tu ne manges rien ! Encore une assiette de pâtes, petit !» m’a dit ma mère (Oui, la mienne. Pour la précision historique, je n’avais ce jour-là qu’environ soixante ans). Toutes ces relations, tensions, non-relations, apparences et paroles anecdotiques mais tellement chargées de sens, on les retrouve dans toutes les familles, aussi bien cévenoles, bretonnes ou alsaciennes je vous le dis (Amen). Sauf que nous sommes plus inquiets de ce que je suis que de ce que nous sommes. Mais tous anxieux d’être, ce qui, avouons-le, est en soi un truc assez anxiogène.

« Je suis juive mais je me soigne » dit-elle. « Je ne suis pas juif, mais je me soigne quand même » que je réponds. Quoi de mieux, pour commencer que de sourire à l’humour ? J’ai souri à lire ce petit volume. J’aurais peut-être ri si j’avais tout compris... Mais il y a dans le texte des mots (Bar-mitsvah, Hanouka, Roch Hachana, Kippour, techouva, mekhouba, Falash Muras, Pessah, kaddish, Beer Sheva, kippa, baroukh haba et autres…) et des allusions sans doute, et des prived-joke, comme on dit en français, que je n’ai pas bien compris, (probable syndrome de Babel) mais j’en soupçonne le sens. Haïe ! Puis.je dire que « je soupçonne » ? Va-t-elle me traiter d’antisémitisme ? Non, plus maintenant, elle se soigne. Soignez-vous de ce livre d’auto-dérision raisonnée (raisonnée, euh ! autant que faire se peut), ce sera une petite piqûre de rappel et tant mieux si, en fin de compte, vous n’en aviez nul besoin.

Ah ! J’oubliais : J’espère, ça me concerne, que vous n’avez rien contre les Français de souche... piémontaise. Piémontaise, sicilienne ou romagnole, ou espagnole, ou suédoise. Quelle différence ? La différence qui existe entre le truc Séfarade et le truc Ashkénaze... Ces mélanges me conviennent. C’est bien à Nice qu’on a inventé le mesclun, non ?


Marcel Alocco


Je suis juive mais je me soigne

Chronique pas très casher

préface d’Ariel Wizman, de SelfWoman (alias Virginie Bellaïche) (Jungle 2015)