À propos d’architecture et d’écritures

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(Jean-Michel Wilmotte Architecture Ecritures
Par Dane McDowell (Editions Aubanel 2009)

Sur tout sujet, sauf pour les maths, où il est difficile de dissimuler l’ignorance, le citoyen moyen pense être apte à donner son avis. Mais peut-on parler d’architecture lorsqu’on n’a pas travaillé la question ? Devant une nouvelle réalisation, chacun y va de son commentaire, sans s’interroger sur sa compétence. Bien sûr, le « j’aime » ou « je n’aime pas » n’engage qu’une réaction affective. Mais la stylique et l’architecture ont en commun de produire des objets d’usage, ce qui mérite une réflexion et peut-être une pratique avant jugement. « L’exigence première est de proposer une qualité de ville et de vie, de réinventer le plaisir de la ville » dit J-M Wilmotte. Il est vrai que l’avis du résidant ou de l’usager devrait compter davantage que celui du badaud. Plasticien, je me suis souvent étonné ces dernières vingt années de musées fameux conçus comme de beaux objets d’art (tant mieux lorsque c’est réussi) mais qui n’étaient pas pensés pour recevoir d’autres œuvres que celles qui étaient prévues par le concepteur, comme si tout s’arrêtait dans la création sur l’idée dominante de l’art du moment, en général erronée par manque de recul.

L’architecture, comme l’urbanisme, ne tient guère de place (souvent aucune) dans l’enseignement général en France. Même les classes d’art n’en font qu’une approche aussi brève que superficielle. J’ouvre ce livre avec à peine un peu plus d’informations et de réflexion que l’intellectuel moyen, justement pour « voir », pour savoir un peu mieux le langage architectural. Dane McDowell donne d’entrée ce que l’on serait tentés d’appeler, puisqu’il s’agit « d’écritures », le vocabulaire de J-M Wilmotte : ce serait plutôt une gamme, ou mieux, une palette. « Les clefs du langage Wilmotte » se prononcent donc : Lumière, rythmes et accords, ligne, cadrage, végétal, détails, le joint creux, tramage, portes et ouvertures, l’escalier, l’eau, la couleur, matières et textures, (« C’est pour moi un plaisir renouvelé à chaque projet, d’aller puiser dans la palette des matériaux locaux, pour leur couleur, pour leur texture, d’en modifier parfois la surface par polissage, l’égrisage et le bouchardage, pour qu’ils réagissent différemment sous la lumière. Enfin, j’aime les utiliser en juxtaposition pour qu’ils s’enrichissent mutuellement par contraste. »)

La présentation panoramique des productions de l’architecte dans « Jean-Michel Wilmotte, Architecture Ecritures » échantillonne, parmi 1660 projets, 224 constructions ou rénovations réalisées ou en cours. Les photos, nombreuses comme il se doit dans un livre qui s’applique d’abord à montrer, permettent de dégager un style dépouillé tout en lignes droites et angles. Sauf à aller carrément jusqu’au cercle, l’ellipse ou à la sphère (Stade en Ukraine, Théâtre de Fréjus, Mémorial de l’O.N.U, en Corée du Sud) les rares courbes sont à peine incurvées ainsi qu’on peut le voir pour L’hôtel La Réserve de Ramatuelle, bel exemple de cette rigueur qui s’installe dans le relief et la végétation, tout en ocres et jeux d’ombres et de lumières, « En douceur et en harmonies discrètes » sobre dans les verts obscurs des cyprès face à l’éclat bleuté de la mer. L’image ne peut que séduire le plasticien. On s’étonne presque, tant il serait dans la continuité du geste, de ne pas trouver dans cet environnement un arc de Bernar Venet pareil à celui qui s’étire à Nice entre mer et place Masséna, qui ici aurait gardé la couleur rouille qu’utilise parfois l’artiste.

D’une tout autre dimension, le projet de la Tour Signal (Paris La Défense) dans l’esprit du développement durable nous dit-on, impose dans un déséquilibre apparent un miroitant éventail de verre, presque fermé, de 294 mètres de hauteur. Dans les aménagements comme dans les constructions, la simplicité des lignes et le souci des prises de lumière (le verre abonde, que l’acier souvent accompagne) donnent des espaces élégants. Même les volumes clos, comme les caves du Château Cos d’Estournel, les salles et circulations du Collège de France ou du Collège des Bernardins, en paraissent allégées.

Les objets et bâtiments exposés dans l’ouvrage peuvent déconcerter par leurs apparences très diverses : Les 250 pages du livre parcourent forcément un peu vite un choix limité qui tente de repérer une trentaine d’années d’exercice. Nous savons que Jean-Michel Wilmotte travaille actuellement, à Nice, à la rénovation du sombre « bunker » Acropolis - Palais des Congrès. Un peu de lumière et de dépouillement y seront bien venus. Nous aurons avec ce livre un peu mieux appris à le lire. Nous irons voir… et lire.


par Marcel Alocco