THEATRE ANTHEA à ANTIBES / UN ETE A OSAGE COUNTRY

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Nous sommes dans l’Oklahoma, en 2007 est-il précisé sur un grand écran où apparaît, pour quelques minutes seulement, François Marthouret, écrivain alcoolique dont la présence fantôme s’inscrira tout au long de la pièce. Puis, le rideau se lève sur l’époustouflant décor panoramique d’une confortable maison, aux murs couverts de livres, dans laquelle la famille se réunit, suite à son suicide.

 

Nous voilà embarqués, durant 2h 45, dans le portrait bouleversant, cru, âpre - et parfois drôle - d’une famille éparpillée qui se retrouve après plusieurs années dans la maison familiale. Il y est question de secrets bien enfouis, d’élans contrariés, de souvenirs et de désirs qui refusent d’être exprimés. C’est une famille universelle avec ses grincements, ses non-dits vénéneux et ses sentiments refoulés. La cruauté etant de règle, tous vont s’entre-déchirer sans cesse et exhiber leurs tripes. Tout se transmet de génération en génération. La famille est un enfer qui se fabrique à plusieurs !

Spectacle

La mère, acerbe et poignante, (sensationnelle Annie Mercier) se pose en juge et rappelle sans cesse le cancer dont elle souffre. Certes, son mari s’imbibait d’alcool, alors qu’elle ingurgite pilule sur pilule, chacun étant accro à ce qu’il suppose le soutenir. Mais tout s’écroule dans cette famille, à commencer par les relations qui ne sont que règlements de comptes, humiliations et déchirements incessants. Au cours de ces retrouvailles, l’aliénation familiale s’intensifie dans une spirale délirante. Les trois filles arrivent, une à une avec son conjoint : agressivité et disputes sont de rigueur, signifiant l’inéluctable rivalité entre sœurs. Chacune cherche sa place de fille idéale, malgré la tentative d’échapper à l’emprise familiale.

Dans cette œuvre chorale – où l’on rit parfois -, chaque personnage se dessine et les trois sœurs (ah ! Tchekhov !) déballent secrets et rancœurs trop longtemps dissimulés. Des mots crus et virulents fusent et le spectateur reste sidéré par la violence radicale de toute la famille qui gueule à longueur de temps dans une sorte d’hystérie collective où les non-dits familiaux suintent. Les voix se mêlent, se resserrent, tout reste soudain suspendu à un secret révélé. S’autoriser à l’énoncer a produit l’effet d’une déflagration, alors même que toute famille est truffée de non-dits et de secrets.

Chacun à son tour pète les plombs en s’opposant à la mère tantôt envahissante tantôt distante. Elle n’est pas un monstre, mais rongée par la maladie et la drogue, elle essaie seulement de se protéger. Face à l’amertume de la sœur aînée, passée à côtés de ses rêves, chacune des sœurs porte une part d’elle-même qu’elle tient ainsi contenue par ses inhibitions et ses refoulements. L’une d’elles frime depuis sa rencontre avec le soi-disant grand amour dont elle n’est pourtant pas dupe, l’autre, toujours dans la maîtrise, décide de prendre le pouvoir et de tout contrôler dans la maison. Comme dans toutes les familles, l’amour et la haine se mêlent, mais la haine c’est encore de l’amour dont l’énergie est sombre. En famille on se soutient, mais on se déchire aussi : se haïr est un affect majeur.

Spectacle

Chacun dans son registre, le jeu des acteurs – tous mériteraient d’être cités - est admirablement conduit et maîtrisé avec des numéros d’actrices de haut vol. La mise en scène de Dominique Pitoiset tire astucieusement part de l’immense décor où se déplacent sans encombre une douzaine de personnages sur trois générations.

Jouée à Broadway, puis à Chicago et à Londres, avant d’être adaptée au cinéma en 2013 avec Meryl Streep et Julia Roberts, la pièce de Tracy Letts (traduite en français par Daniel Loayza) est un croisement entre un sous Tennessee Williams et Festen (film de Thomas Vinterberg) pour le temps du repas où vannes et assiettes fusent, tandis que les secrets de famille se révèlent. Pourtant «il s’agit d’un repas funèbre et non d’un combat de coqs», dit l’un d’eux, alors que tout le clan est vêtu de noir, avec les gerbes de fleurs au premier plan comme note colorée.


Caroline Boudet-Lefort