L’ENLEVEMENT AU SERAIL - Opéra en 3 actes de Mozart

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Après l’allègre ouverture de Mozart, le rideau se lève sur le portail d’une demeure qu’on devine cossue quoique tape à l’oeil et clinquante de pétro dollars. Sanglées dans un drapeau turc, arrivent des « femen » aux seins nus.

Manifestation sitôt interrompue par des policiers, tandis que surgit à scooter Belmonte. Avec sa valise à roulettes en laisse, il tente de pénétrer pour revoir Constance que des terroristes ont enlevée en Syrie et vendue au marché aux esclaves avec sa suivante Blonde. Toutes deux furent achetées par le Pacha Selim qui les cloître chez lui en espérant séduire Constance. Le gardien Osmin obstrue farouchement l’entrée et il faudra toute l’astuce de Pedrillo, le valet de Belmonte, pour concocter une fuite.

Nous sommes bien dans L’enlèvement au sérail, le célèbre opéra de Mozart fidèlement interprété, mais dans une mise en scène qui en actualise le propos. Tous les codes d’aujourd’hui sont présents : sacs en plastiques, portables, tablettes et autres écrans de télévision, sans oublier l’arrivée en BMW du Pacha dans le jardin de sa villa sur lequel le rideau s’est ensuite ouvert.

Opéra

L’enlèvement au sérail est un divertissement éclairé au sens des Lumières : un hymne à la liberté et un plaidoyer contre tout pouvoir autoritaire. Ce groupe qui échappe à l’esclavage est une métaphore de la société européenne de l’époque de Mozart et de Gottleid Stephanie, l’auteur du livret. De manière astucieuse, la metteuse en scène turque Yekta Kara l’inscrit de nos jours en transposant l’action à l’époque actuelle. Cette lecture contemporaine souligne avec humour le choc des civilisations occidentales et orientales, mais elle déstabilise les amateurs de « turqueries » surannées avec turbans, aigrettes et voiles vaporeux en tout genre. Ici, dans l’histoire qui se passe au présent à Istanbul, les hommes sont en costume cravate et Constance revêt un tailleur blanc style Chanel avec des bas noirs. Ses amies, pendues à leurs smartphones, portent des paréos de plage et des sacs en vannerie. Quoique conservant son nom Blonde (la soprano Romy Petrick) est une punk brune, habillée en noir.

La mise en scène multiplie les clins d’oeil et prouve que cette oeuvre parlant de l’actualité d’alors (Constance vante les droits de la femme européenne et les vertus de la tasse de thé) peut tout autant s’inscrire dans celle d’aujourd’hui en ouvrant de nouveaux horizons sur les idéologies de la mondialisation. S’il est essentiel de sauvegarder l’intégrité de l’oeuvre, le fait de la rendre visuellement attractive, en la sortant des tentations formalistes, n’est en rien regrettable pour éviter de tourner en rond dans la pérennité de l’Opéra.

Parler de l’innovation de la mise en scène ne doit pas faire oublier la justesse du chant, la qualité du choeur et l’excellence de l’orchestre de l’Opéra d’Erfurt dirigé par Joana Mallwitz (une jeune femme, c’est rare !). Mozart a trouvé le ton juste pour cette « turquerie » qui fond, en une admirable synthèse, éléments comiques et tragiques avec des instruments (flûte, timbales, triangle...) utilisés pour créer une atmosphère orientaliste. Toute la fantaisie des notes enlevées du célèbre compositeur a emballé le public dès l’ouverture, et ne l’a plus lâché.

Cet opéra est à part dans la production de Mozart avec en alternance des parties chantées et d’autres parlées. Dans le rôle du Pacha Selim, Robert Wörle est un récitant, sans que la musique ne trahisse ses sentiments. Se montrant magnanime, il est le principal porte parole des idées des Lumières.

La soprano Eleonore Marguerre est convaincante en Constance qui se dit prête à mourir si le Pacha use de force et de violence à son égard. Elle porte bien son nom, en demeurant fidèle à son amour pour Belmonte, le ténor Uwe Stickert. Leurs lignes de chants sont techniquement affûtées et dotées de timbres excellents. La jeunesse les habite et soutient un jeu dramatique intense sans cesser de mêler corps et voix dans un travail d’acteur qui se superpose à celui de chanteur. Gredin vulgaire et irascible, Osmin, le méchant gardien du « sérail », est interprété par la voix de basse de Gregor Loebel – à l’opéra, les méchants sont toujours des basses. Jurant contre la barbe du prophète, il éprouve une violente colère dans une bordée d’injures à n’en plus finir. Il dépasse toute règle, toute mesure, et la musique de Mozart aussi : elle se lâche en notes rapides qui doivent cependant toujours charmer. Tout se termine par un happy end qui laisse la part belle à la tolérance.

L’aventure de l’art n’est jamais terminée et il faut sans cesse renouveler l’expression artistique en bousculant les codes. Sans nulle provocation, les audaces et les risques artistiques sont réussis dans cette production allemande. Si, parmi le public, quelques sceptiques ont pu être déconcertés par cette mise en scène, ils ne se sont pas manifestés et l’enthousiasme fut unanime lors des applaudissements.

Caroline Boudet-Lefort

THEATRE ANTHEA à ANTIBES