THEATRE ANTHEA A ANTIBES : NOVECENTO D’Alessandro Baricco

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En 1900, des marins découvrent un nourrisson dans une boîte en carton posée sur le piano de la salle de bal des premières du paquebot Virginian. Lorsqu’il le trouva, le géant noir Danny Boodmann interpréta l’arrivée de l’enfant comme un cadeau divin. Des migrants, partant vers l’Amérique, avaient probablement laissé là leur bébé dans l’espoir que des riches l’adopteraient et lui feraient une vie heureuse qu’ils n’étaient pas assurés de trouver dans le Nouveau Monde.

 

 

Spectacle

Le bébé est appelé Novecento parce qu’il est l’enfant du siècle qui commence. Il grandit dans la salle des machines du transatlantique navigant entre l’Europe et l’Amérique, mais son pays est cette surface bleue, l’Océan, et son refuge le piano. Autodidacte, sans identité et élevé par l’équipage, il apprend seul – et donc avec une folle liberté - la musique, passant du classique des riches passagers aux chansons populaires des migrants. Jouant comme personne ragtime et blues, il devient le plus grand des pianistes. « Nous on jouait de la musique, lui c’était autre chose. Il jouait... quelque chose qui n’existait pas avant que lui se mette à jouer et qui n’existerait plus après. »

Devant le flanc d’un immense paquebot en carton-pâte style Fellini, André Dussollier interprète le trompettiste qui dévoile, avec subtilité et tendresse, l’histoire captivante de son ami Novecento qui ne descendra jamais du Virginian jusqu’à sa destruction. Le comédien joue la tempête par les mouvements de son corps qui tangue comme le navire. Dans sa voix, toutes les nuances vivent : l’amitié, l’admiration, la mélancolie, la joie,... De ce récit apparaît l’illusion du pont des premières classes à la salle des machines dans un équilibre parfait entre l’histoire et la musique jouée par un orchestre de quatre musiciens qui accompagnent ce génie du lieu et du clavier dont la renommée franchit les océans. Jerry Roll Morton, un des grands « maîtres » du jazz d’alors, devra monter à bord pour entendre et défier Novecento, mais celui-ci ne connaît rien au jeu de la compétition et ne s’aventurera pas dans une lutte de rivalités. Pour lui, le monde se limite aux touches de son piano et il se condamne à disparaître avec le Virginian bon pour la casse. Il ne sera jamais capable d’enjamber la passerelle pour descendre à terre.

Depuis Soie, chaque roman d’Alessandro Baricco fait voyager le lecteur sur des routes insolites avec des personnages singuliers. Dans ce monologue, sa réflexion prend la forme d’un conte et ses mots dansent autant que la musique, chacun répondant en résonance à l’autre. Virevoltant et infatigable, Dussollier semble heureux de partager ce texte qui rend palpable l’atmosphère hors monde d’un paquebot de croisière et tous les personnages croisés sur le bateau, le temps d’une traversée. Cette odyssée musicale qu’il raconte, entre rire et émotion, pourrait être la métaphore des désirs refoulés de vies qui s’installent dans des habitudes et se limitent à ce qu’ils connaissent avec l’illusion d’un horizon lointain, celui qu’on a en soi.

Accompagné de ses amis musiciens, tous excellents, en particulier le pianiste Eloi Di Tanna qui nous laisse imaginer le talent virtuose de Novecento, André Dussollier est non seulement le narrateur de ce conte mélancolique, mais il en a aussi fait l’adaptation avec Gérald Sibleyras et c’est avec Pierre-François Limbosch qu’il signe la mise en scène astucieuse qui laisse place à l’imagination de chacun.

Embarqué à bord pour des moments magiques sur le Virginian, le spectateur en descend avec regret. Difficile de quitter une si belle compagnie que la voix et la parfaite diction d’André Dussollier !


Caroline Boudet-Lefort