Biennale d’art contemporain à Kochi / 2014-2015

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Du point de vue du cadre architectural, la biennale de Kochi est une copie de celle de Venise. Je pourrais coincer des amateurs avec des photos en leur faisant deviner de laquelle des deux biennales elles sont tirées. Les entrepôts du vieux port des épices construits par les Portugais ont les mêmes couleurs délavées, les mêmes murs de briques imprégnées de mer et de soleil, les mêmes crépis blanchis dont les écailles désuètes n’ont pas l’air complètement dues au hasard.

 

Le visiteur est baladé dans les magasins coloniaux construits comme des palais mauresques, espaces utilitaires de toutes dimensions. On se balade entre les petites pièces et grandes surfaces en passant par des fenêtres et des terrasses donnant sur la mer, et d’autre sur des cours pavées à l’ombre des palmiers.


Biennale


Découvert deux suisses pas triste, qui sont peut-être connus dans le milieu ? Un certain Christian Waldvogel a réussi à convaincre l’aéronautique suisse de lui installer une embarcation spatiale capable jouer un tour aux lois générales du décalage horaire, en tablant sur la différence de vitesse de rotation de la terre, selon qu’on se trouve en Suisse ou à Kochi. A Zürich, la terre sous nos pieds prend 6 heures de plus pour faire un tour complet qu’à Kochi. Saviez-vous ça ? Le conceptuel a créé un jouet qui capte cet espace-temps en une espèce vol en surplace, qu’il qualifie de résistance à la rotation de la planète. Le truc échappant à ma compréhension, je me vois obligée de renvoyer les intéressés aux détails techniques sur internet en tapant Earthstill et Starstill /Christian Waldvogel, car même la revue SCIENCES s’est sentie concernée ! Peut-être que Rosangela aura envie d’éclairer la chose avec son amie l’astronome…

L’autre américano-suisse s’appelle Marie Velardi et elle habite Genève. Elle a fabriqué un synoptique de fiction futurologique du 21ème siècle en compilant toutes sortes d’événements imaginaires qui ont été inventés et publiés jusqu’ici à ce sujet. Sous forme d’une banderole large comme une table et longue de plusieurs dizaines de mètres. L’impression est fantastique. C’est copieux, ça part dans tous les sens, peut-être même qu’elle en rajoute de son cru. Est-elle dans l’annuaire du téléphone, cette Marie Velardi ? Elle a aussi publié en 2007 aux Editions 2107 un Atlas des îles perdues. Le personnage m’intrigue autant que ce qu’elle produit.

Je ne connaissais pas le Power of Ten de Charles and Ray Eames (1977). Cette vidéo ouvre la conscience en poussant au maximum les possibilités techniques pour une démonstration hallucinante à voir en grand écran. A t-elle fait la carrière qu’elle mérite ? Bonne idée de la reprendre dans une biennale. La première image vue d’en haut cadre un couple faisant la sieste dans un parc de Boston après un picnic. L’image s’éloigne en zoom arrière pendant qu’un compteur numérique affiche au fur et à mesure le nombre de mètres nécessaire à la caméra pour obtenir l’angle de vision. Le chiffre monte en puissance pendant qu’on prend la distance pour voir la terre (10 millions de mètres égale 10 puissance 7), et passer aux planètes, à la voie lactée, aux galaxies, aux mouvements précédent le noir à voir avant la fin. Total : 10 m puissance 24 (ne me demandez pas combien ça fait de milliards). A ce point le zoom et son compteur redescendent au rythme accéléré. Et on retrouve le couple des Bostoniens en train de faire la sieste. Mais bien sûr ce n’est pas fini. On inverse le mouvement pour passer à la distance négative qui focalise la main que l’humain endormi a posé sur sa poitrine. Le compteur avale les mètres en direction des cellules jusqu’au fouilli glouton des protons et des neutrons suivis d’une insensée palette de couleurs au niveau 10 mètres puissance moins 15. Le discours ampoulé récité d’une voix didactique ne parvient pas à atténuer l’effet immense de cette projection. A passer sans le son avec une musique appropriée !

Pour continuer avec les histoires d’espace - temps, il y a un Chinois qui tente une version de l’horloge 24 heures en temps réel en organisant un marathon de travail – une équipe de gars sur un chantier qui doivent suivre un programme minuté par le vidéaste. Comme jouer au travail devenu exploit sportif et temps minuté, ce qu’il est souvent quand on y pense. Minutage et comptage reviennent souvent. Une autre camera chinoise (Yang ZhengZhong) posée de manière fixe et non interrompue nous offre en spectacle la possibilité de compter un par un le petit tas de grains de riz que deux belles poules heureuses et non belliqueuses vont picoter sous nos yeux. Le suspens est de constater sur les compteurs affichés que seuls huit grains sur mille échappent à leur coup de bec et sortent du champ de la camera. Ça dure 8 minutes mais je suis restée scotchée, peut-être à cause de mon passé sociologique.

Dans le même genre mais en plus lourd : le une artiste indienne, Sunoj D (1979) - Zero to the Right. Elle arrose à l’aide de trois mégaphones l’espace sonore de tout un couloir pour nous asséner le comptage en trois langues qu’elle a effectué en convertissant sa bourse de résidence : Elle compte jusqu’à 2000 dollars en anglais. Puis jusqu’à 7346 dirham en arabe Enfin jusqu’à 125 mille427 roupies en Mayalam, la langue du Kerala. Elle dit qu’elle a fait cet enregistrement comme une méditation de communion. J’ai détesté le media mais apprécié le message.Les migrants et les migrantes comptent pour nous, et ça compte.

De toute façon, le mégaphone est tellement présent partout en Inde qu’il fallait quelqu’un pour oser lui faire une place.

Il y a aussi des choses visuelles, mais je ne sais pas les raconter, et rien ne m’a emballé. Ce qui m’a frappé ce sont les idées et les oeuvres reproductibles. Finie l’exclusivité, nous sommes à l’âge de la copie. Conséquence : la création s’accompagne de l’événement de sa représentation. A la Biennale de Kochi, les touristes amateurs de chaleur en hiver côtoient le segment de population indienne en situation de fréquenter la culture culturante. Les familles d’intellectuels qui parlent anglais avec leurs enfants, comme cette petite fille très vive d’à peine 10 ans chargée par ses parents de photographier tous les panneaux explicatifs, ainsi que quelques éléments visuels à repêcher au milieu du conceptuel. Je vois une équipe d’enfants qui se bousculent pour me dire bonjour en anglais, et je leur demande s’ils reconnaissent les portraits des grands leaders socialistes dessinés au charcoal (fusain ?) un peintre indien sous le titre « Logic of Disapearance ». Je leur dis celui-là c’est Maodzedong, vous connaissez ? Lénin ? Staline ? J’essaie diverses prononciations mais apparemment sans résultat. Ils me regardent m’agiter d’un air ravi, jusqu’à ce que la dame qui les promène vienne les houspiller, trop gênée face l’étrangère pour qu’on puisse échanger la moindre connivence. Emergeant du fond noir comme les ombres blanchâtres d’un négatif photographique, les grands communistes sont dessinés aux prises avec leur propre disparition dans le style charpentés de l’art soviétique des années trente. Je compatis avec la nostalgie de ce Madhusudhanan, 58 ans, peintre du Kerala, imaginant qu’il a vécu en artiste zélé le régime les grandes années communistes de son Etat, celles de l’éducation pour tous et de l’espoir des peuples.

 

Whorled Explorations. Kochi Muziris Biennale 2014. Curated by Jitish Kallat.Kochi Biennale Foundation.

& India’s First Biennale Kochi Muziris 2012


Marijo Glardon