Marguerite Duras et Virginia Woolf au TNN : un petit régal.

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Pour débuter sa direction du TNN, Irina Brook a offert aux spectateurs niçois deux mises en scènes sur le thème de la création artistique : Peer Gynt, l’histoire d’une star du rock avec ses dérives et ses réflexions existentielles et philosophique d’après Henrik Ibsen et actuellement Shakespeare’s Sister ou La Vie Matérielle, un spectacle plus intimiste avec des extraits de Marguerite Duras et Virginia Woolf sur les obstacles à la création et à l’écriture des femmes.

 

Nous vous y invitons.

Scène ouverte, cinq femmes discutent, s’affairent dans une cuisine.

Au mur, la liste des provisions indispensables selon Marguerite Duras, pour sa maison de Neauphle- le- Château. On entend chanter Jeanne Moreau, Juliette Gréco, une ambiance se créée, les années Duras.

Soudain, plus puissant un air connu, Marie Laforest Toi, mon amour, mon ami quand je chante, c’est pour toi … repris à la guitare par Sadie Jemmett sur scène.

Le spectacle commence.

Spectacle

Vous allez vous régaler, le spectacle est pimenté de résonnances profondes. La belle voix de Mireille Maalouf, monte lentement et nous entraine doucement dans l’univers de Marguerite Duras, son souffle et ses mots passent à merveille. Elle est Marguerite Duras, et explique la nécessité pour une femme d’avoir une maison pour y mettre les enfants et le mari, sa préférence pour une maison ancienne, avec les marques du passage d’autres femmes, d’autres générations. Lara Guirao prend la suite, puis Isabelle Townsend, Ysé Tran. Sous forme de conversation et de réparties bien sonnées, toutes parlent avec naturel de la vie quotidienne, des difficultés matérielles de la direction d’une maison tout en cuisinant, en se passant des livres sur le sujet toujours actuel : comment être femmes, artistes, écrivains, mères. Elles échangent entre elles avec beaucoup d’humour et de fantaisie et partagent des remarques sur la mère, les hommes, l’alcool, la nature, le temps.

Les extraits de La Vie matérielle, circulent en alternance avec les réflexions féministes plus graves de Virginia Woolf * tirées de son essai Une chambre à soi. L’essence des mots et leur portée avant-gardistes du début du 19iéme siècle interpellent, le ton est plus incisif. Lara Guirao transmet avec sensibilité ses réflexions. Chacune des comédiennes évoque le barrage des hommes et leur prédominance dans les siècles passés, passe en revue les déboires de la dépendance économique et intellectuelle de la femme, insiste sur la nécessité  de faire des études, d’avoir de l’argent, du temps et une chambre à elle, pour s’isoler pour écrire. ….On imagine bien la sœur de Shakespeare, morte sans avoir jamais pu écrire, glisser sur une corde hors de la maison familiale, s’enfuir à Londres pour tenter sa chance au théâtre ou écrire de la poésie. Des ombres passent, mais pas d’apitoiement.

En parallèle les interventions chantées de Saddie Jemmett composées pour le spectacle résonnent en chacun des spectateurs.

On apprécie tout particulièrement au cours du spectacle la présence de Mireille Maalouf, son mimétisme avec Marguerite Duras, sa belle voix au phrasé clair, sa manière de dire les réflexions de Duras sur les hommes et leurs faiblesses, leur désir enfantin de puissance, et la constatation … Il faut beaucoup, beaucoup aimer les hommesou on ne les supporte pas ! Elle nous régale, en énumérant avec les autres comédiennes, les manies anciennes des femmes de conserver, de ne pas savoir jeter, avec la courte conclusion : J’ai jeté et j’ai regretté ! Ysé Tran apporte la touche vietnamienne avec délicatesse au spectacle.

Le ton est léger. Nous assistons même avec jeux de lumières, à une danse endiablée aussi inattendue que décalée : Déshabillez-moi… entrainées par Isabelle Townsend, les quatre autres comédiennes se lâchent !

On vous le dit, c’est un spectacle joyeux et plein de tendresse, jamais ironique, ni amère, une invitation à la réflexion, avec des réparties qui claquent. Il se termine avec le même chant qu’au début, Toi mon amour… invitant le public à partager sur scène une soupe bien relevée, préparée pendant le spectacle.

Et si vous souhaitez prolonger la soirée, un repas Marguerite Duras concocté par une artiste asiatique, Chef Hélène, vous sera proposé au bar du théâtre. Avec un peu de chance c’est Irina Brook elle-même qui lui donnera un coup de main, vous sourira et vous parlera en toute simplicité ! Une ère nouvelle de partage s’ouvre au théâtre national de Nice. L’esprit de la roulotte.


Nice, 20 janvier 2015

Brigitte Chéry

Photo Béatrice Heyligers


*Virginia Woolf est née à Londres en 1882, elle écrit de nombreux romans : La traversée des apparences, Nuit et jour, La chambre de Jacob,.., des essais : Le lecteur ordinaire, Une chambre à soi, et de nombreuses nouvelles. Dépressive elle se suicide en 1941, son journal est publié ensuite par son mari.

Théâtre National de Nice Promenade des Arts 06300 NICE

Tel : 0493139090

9 au 25 janvier 2015