ANTHÉA : LE SOUPER de Jean-Claude Brisville

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Après avoir écrit un face à face entre Descartes et Pascal, deux grands esprits du XVIIIe siècle, Jean-Claude Brisville a imaginé l’affrontement entre Fouché et Talleyrand, deux grands manipulateurs du pouvoir. Le Souper raconte la rencontre imaginaire de ces fortes personnalités qui ne pouvaient se supporter et s’évitaient plutôt. Ils se sont pourtant croisés, car, à la fin l’Empire, ils tiennent entre leurs mains le destin de la France, alors qu’elle n’a plus personne pour la diriger.

 

Ecrite d’un seul élan, la pièce a ensuite été travaillée pour bien articuler les micmacs de ces deux grands hommes d’Etat, deux habiles comploteurs qui tirent les ficelles du pouvoir, Fouché (Patrick Chesnais) étant Ministre de la Police et Talleyrand (Niels Arestrup) chef du gouvernement provisoire. Ce soir-là, ils vont introduire la politique dans l’Histoire : l’intérêt politique se substitue au sens de l’honneur.

Spectacle

La rencontre imaginaire se déroule chez Talleyrand sur fond de révolte du peuple qui lance des pavés brisant les vitres. On entend la rumeur de la foule chantant La Carmagnole et les grondements du tonnerre annonçant un orage. Une à une, les bougies s’éteignent sous les bourrasques du vent, ce qui accentue l’ambiance ténébreuse.

Dans cet étonnant retournement de l’Histoire, les deux hommes sont aux prises avec le chaos de l’époque. La vacance du pouvoir les oblige à une négociation dans ce moment exceptionnel, autant pour le destin de la France que pour leurs intérêts personnels. Les deux puissants, qui ne sont plus jeunes, avaient su se rendre indispensables aux gouvernements successifs, mais se sont compromis l’un et l’autre sans mesurer les conséquences à venir. A l’heure de vérité, ils composent cette ambiguïté avec une certaine prétention dans les évocations stupéfiantes de leurs fautes et coups tordus. Complices le temps d’une soirée, ces deux fantoches proches du néant s’unissent durant cette ultime rencontre afin de maintenir, l’un et l’autre, leur autorité. Avec un dialogue impitoyable sur les hypocrisies sociales, les certitudes, les retournements de veste, l’évolution du rapport de forces entre deux personnes, ils confrontent leurs points de vue d’autant plus passionnants qu’ils sont opposés.

Spectacle

L’intérêt du spectateur est sans cesse maintenu par une écriture précise et des mots qui créent la réalité du moment. Jean-Claude Brisville porte sur ses deux compères un regard plutôt bienveillant quoique cynique. Il fait de leurs erreurs et de leurs lâchetés une source de scènes ironiques et d’instants immoraux avant de dévoiler leur cruauté. Brillant et juste, le texte est habile, bien documenté, sans rien perdre de son actualité, et les répliques font mouche en révélant peu à peu les avanies commises par ces deux crapules. Ainsi s’énumèrent leurs sinistres turpitudes, les condamnations meurtrières de Fouché qui n’a pas hésité à brandir lui-même un sabre pour achever ses victimes, à être responsable de l’exécution d’un innocent attesté... Quant à Talleyrand, ce sont sa rapacité et sa débauche qui sont étalées.

Daniel Benoin a créé une excellente mise en scène où les comédiens se déplacent sans cesse dans un joli décor de véranda. Le déclin d’une époque est incarné par des acteurs remarquables, d’une même forte autorité pour s’affronter. Tous deux sont astucieusement dirigés, mais Niels Arestrup est exceptionnel dans le rôle de Talleyrand. Il incarne avec superbe ce boiteux amer qui se croit encore séduisant et qui jubile d’être aussi inhumain.

A coups de manoeuvres et de compromis, les deux stratèges de haut vol se mettent d’accord pour manigancer un plan machiavélique avant de se rendre chez le Roi. L’arrivée de ce couple infernal a été alors commentée comme celle « du vice appuyé sur le bras du crime ». Et le peuple de se désoler sur ces années révolutionnaires qui semblent s’achever par le retour de la monarchie !

Spectacle

La pièce n’a rien perdu de son actualité sur l’hypocrisie sociale des gens de pouvoir. Encore aujourd’hui les arrivistes grenouillent autour du Président, cherchant à profiter des avantages de leur statut. Comme l’a dit Jérôme Cahuzac : « Chacun a sa part d’ombre » !

Le Souper a été la première bonne surprise de l’année de la programmation d’Anthéa, à Antibes (1).


Caroline Boudet-Lefort


(1) Reprise à Paris au Théâtre de la Madeleine à partir du 7 février.