Encore l’Art Contemporain ?

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Titillé par les parutions simultanées d’un hors-série de Télérama (novembre 2014) « L’art contemporain, origine, acteurs, enjeux », et d’un débat dans l’Obs titré en gros sabots (« L’art contemporain est-il nul ? ». 24/12/2014) je m’apprêtais, un peu agacé, à reprendre le thème que j’ai déjà abordé quelques fois.

Et voici que je reçois le « verso-hebdo » du 08-01-2015, avec la lettre de Jean-Luc Chalumeau qui analyse et critique le débat entre Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, en tant que tel le Champion tenant du titre institutionnel, opposé à l’outsider Jean-Philippe Domecq qui depuis une petite vingtaine de rounds-années porte les couleurs d’un art actuel qui ne serait pas, selon lui, comment dire ?... du type art contemporain surgelé depuis 1917 en ready-made ?

 

J-L Chalumeau estime que ce combat d’escrime boxée a eu lieu à gants mouchetés. Il n’en tire pas moins les leçons principales, ce qui m’aurait presque convaincu de renoncer à ma prestation si je n’avais pas été échauffé à point et, ôtant mon survêt, prêt à monter sur le ring — mais en modeste amateur, quelques catégories en dessous, et provinciales qui plus est, contrairement aux stars pros ci-dessus citées. Même si, puisque j’ai un style de combat voisin, en plus bouillant et donc, il va de soi, plus brouillon, je suis plutôt un arbitre peu objectif qui aurait subjectivement tendance à favoriser J-L C.

J-L C. est déçu par cet affrontement que, je résume d’un mot, il estime molasson. Il aurait préféré entendre plus fort les coups portés par un autre outsider officiel issu de l’institution : Jean Clair, dit «l’atrabilaire », pour avoir commis un livre, (« Journal atrabilaire » Gallimard 2006), dont il me souvient d’avoir rendu compte en son temps dans Performarts n° 2. Mais il est vrai qu’on ne met pas un poids lourd face à un poids mi-moyen… Ceux qui ont un peu boxé, comme moi pauvre poids léger provincial, approuveront le choix de l’hebdo.

À juste titre Chalumeau fulmine d’un propos critique ( ?) de Monsieur de Loisy, justifiant les objets de Koons par leur vide : «L’importance du vide à l’intérieur de toutes les œuvres, du ballon de basket aux jouets gonflables, exprime avec compassion ce que nous tentons ainsi de combler ». Comme dirait la lessive, il nous vend du vide plus vide que vide. Encore un coup de ce sacré Yves Klein, dit Yves le Monochrome, gros menteur qui annonçait du vide en montrant des murs blancs? En ces années fin 50 du siècle dernier, la proposition pouvait encore avoir du sens, et Arman y répondre par le trop plein. Anish Kapoor aussi nous a (au Grand Palais) gonflé la baudruche, et McCarthy la sienne en place publique, bon coup de pub. Tout cela est accompagné d’un discours qui nous gonfle, J.P. Domecq le précise: « … des œuvres qui ne tiendraient pas le coup sans la spéculation intellectuelle des critiques et institutions qui les cautionnent. Ses commentateurs expliquent qu’il figure et dénonce notre société de consommation et d’intertainment, chose faite depuis cinquante ans par le pop art ! ». Déjà Pascal (Blaise) qui, le malheureux, entendait le latin mais sans doute guère l’anglais, parlait lui de « divertissement ».

Aujourd’hui une œuvre vide, c’est un aveu de… de vide, d’insignifiant *. C’est qu’ils ne veulent rien dire, simplement accaparer le regard : regardez comme je suis joli, joli gadget, joli jouet, joli bouquet de fleurs coupées. Comme je suis grand. Ils confondent, au lieu de grand devrait dire gros : Une grosse œuvre n’est pas toujours grande. S’ils se réclament de Marcel Duchamp c’est pour nous accabler de ce qu’il détestait le plus, un « art rétinien », exclusivement rétinien. Une matérialisation en gadgets plus ou moins amusants, et si possible d’assez mauvais goût pour qu’on en dispute. J-P Domecq admet au moins que «l’urinoir de Duchamp n’a d’intérêt que parce qu’il est montré dans un musée » oubliant une autre condition à mon sens absolument nécessaire : que « l’urinoir », présentation renversée, avec titre (Fountain) et avec signature (R.Mutt), n’est pas montré tel quel, il a été conditionné. Conditionné pour être montré en œuvre d’art.

Parlant de Koons, (et sans doute pensant à quelques autres), J-P D précise : « La seule chose fascinante dans tout ce badinage, c’est que la critique d’une œuvre aussi sotte fasse l’objet d’un tel tabou. ». La plus diffusée des critiques est plus ou moins consciemment aliénée à l’appareil publicitaire. « (…) sur nombre d’œuvres promues comme les plus représentatives de l’art contemporain, le jugement critique a été évacué sous peine de passer pour réactionnaire ».

À force de formalisme, ces œuvres qui se réclament de la contestation ne sont plus que des figures de « styles ». Beaucoup, dont les débuts étaient intéressants, ont chu dans la fabrication en séries. Les ouvrages n’ont plus besoin de signature, ils sont signatures. Chaque auteur est reconnaissable à son constant type de vacuité. Le nom devient l’essentiel de l’œuvre. « (…) l’aura de l’artiste même prend le pas sur celle de l’œuvre ». On nous dit que Klein, Beuys, et Warhol en tête, ont moins créé une œuvre qu’un mythe. Il y a dans tout mythe du religieux, dans tout religieux l’érection de tabous, jusqu’à l’érection et l’éjaculation par Kalachnikovs des châtrés du cerveau. Pour l’art contemporain, en général plus modéré, on se contente d’une critique qui soit, sinon tabou, du moins inaudible.

Cet entretien manifeste les faiblesses du genre : beaucoup de problèmes abordés, mais trop rapidement (comme en cet article !), quand ils ne sont pas simplement éludés. Les noces de l’art et de l’argent sont-elles pour vous dangereuses ? demande l’Obs. Qu’il y ait rapports entre l’art et l’argent serait me semble-t-il une constante, probablement nécessaire à la vie et la réception sociale de l’artiste. Mais la question pointe le travers actuel en parlant de « noces », lien qui suppose bonne entente et engagement dans la durée. Mieux vaudrait que l’artiste « aille aux putes », et en soit libre de son propos envers la société qu’ainsi il pénètrerait sans dettes. Au lieu de quoi, contrairement à leurs propos ou ceux qu’on leur prête, les plus illustres sont souvent les bons gentils toutous de leur mémère (ou pépère). Dans d’autres domaines comme dans les arts plastiques, nous voyons, en littérature même, et surtout depuis longtemps et bien plus évidemment dans le cinéma, comment on présente aujourd’hui en exemple de libération de la femme des « stars » qui n’étaient en réalité que des images totalement aliénées dans une fonction publicitaire, femmes objets mythifiées qu’on nous vend maintenant comme des consciences militantes – lesquelles existaient plus modestement, et le plus souvent à leurs dépens. L’addition « Marilyn Monroe - Andy Warhol » illustre parfaitement le système médiatique en place, dans lequel la force de diffusion compte davantage que son contenu.


Marcel ALOCCO


* Voir «  Quand Tout est art ouvre une Ere de l’insignifiant » PerformArts n°11, octobre 2011. « L’ère de l’insignifiant, suite mais pas fin » PerformArts n°12, mars 2012 et « L’Ere de l’insignifiant » PerformArts n°13, juillet 2012.