Mélanie de Biasio magnétise les Bouffes du Nord

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Samedi 6 décembre, la chanteuse, flûtiste et compositrice italo-belge de Charleroi était en concert à Paris, au théâtre des Bouffes du Nord, dans le cadre de la 2eme édition du festival Worldstock (Tony Allen, Tigran, Luzmilla Carpio, Hollie Cook...). Saisissant, intelligent, planant.

 

Spectacle

Oublions les clichés sur le jazz, pardon, « les » jazz : musique de club câlinante ou radicalité élitiste, ronron bluesy ou porte-voix de ghetto, on parle parfois plus sur cette musique qu’on ne l’écoute vraiment. Avec Mélanie de Biasio, on est quelques univers plus loin. Pas tant parce que cette artiste flirte avec des ambiances trip-hop, saupoudre des flocons rock ou des vibes gospel ; elle nous flanque un piano d’apparence simple mais d’une précision troublante, comme un Satie de la New-Orleans, un Dave Grusin nourri de new-wave, une Abbey Lincoln qui aurait grandi dans le Bristol des nineties.

L’album était déjà subjugant, le concert a mis en lumière (oranges, chaudes, dorées) sa science magique des silences. Toujours du rythme, jamais de précipitation. Beaucoup d’âme, jamais de pathos. Une atmosphère toujours dense, mais toujours légère, et juste. Cette justesse, elle n’a pas été calibrée à coups de bidouillage et de science, elle vient des tripes. D’ailleurs, son premier album, en 2007, est judicieusement intitulé A Stomach Is Bruning (Igloo).

On n’imaginait pas cette Belgique nous donner autant d’évasion musicale. Mélanie est dans le bain depuis toute petite (comme sa jumelle Catherine, membre du groupe Mièle, à l’étendard rock, électro, textes). Elle a fait ses armes de sa flûte et de sa voix. Arme, qui peut se retourner : elle a connu le silence forcé, la voix qui se soumet à la raison de la santé. Certainement un mal qui l’aura poussée à approfondir, précisément, les silences, la sensation ultra-dense qui, sur disque et davantage lors de ce concert aux Bouffes du Nord, fait vibrer le public entre les notes, et le fait décoller dès les premiers contretemps de Sweet Darling Pain, classe et poignant. Tout est dans la sensation.

Spectacle

Dans sa tête, dans ses recherches, il y a le corps. Sur scène, ses postures sont très personnelles, en accord subtil non seulement avec son chant, mais avec tout le reste. Flûtiste, chanteuse, presque danseuse ; elle livre ses sons comme en happant l’air autour d’elle, un toucher aussi enchanté que celui de ses acolytes Pascal Mohy (piano), Pascal Paulus (synthés analogiques), et Dre Pallemaerts (batterie). Le timbre de l’italo-belge fait le même et magnifique grand écart de chaleur grave et de souffle frais, de la même manière que les musiciens sont intenses sans empressement. Et même moins que lors d’autres prestations ; on aurait presque voulu qu’ils aillent plus loin et convoquent les esprits amérindiens, ceux-là même qui se planquent dans la fûte de Mélanie.

Ce jazz-là est senti, d’une beauté grave, et swingue avec intelligence. Mélancolique, aussi : on sent les vagues lointaines du trip-hop, et le blues fier d’une Nina Simone. Il est posé, mais est à mille lieues de somnoler : on sent l’héritage du jazz des droits civiques, offensif, dans le calme d’un recul assumé, digéré. Mais dans toutes ses intonations, il y a une fièvre, une belle fièvre qui veut tendre vers un équilibre parfait de beauté et de profondeur. Le concert aux Bouffes du Nord a réussi cette verticalité-là, en déroulant des harmonies du magma aux vapeurs aériennes.

Anne Romel



Mélanie de Biasio (chant, flûte, composition)
Pascal Mohy (piano)
Pascal Paulus (synthés analogiques)
Dre Pallemaerts (batterie)

Concert donné au théâtre des Bouffes du Nord, Paris (décembre 2014), dans le cadre du Festival Worldstock.

Albums :
No Deal, Pias (2013)
A Stomach Is Burning, Igloo (2007).