ALICE, D’après « De l’autre côté du miroir » de Lewis Caroll

PDFImprimerEnvoyer

Après avoir co-produit L’homme qui rit, le spectacle du Collectif 8, le Théâtre Anthéa renouvelle l’expérience en s’associant à Alice où théâtre vivant et arts numériques s’entrelacent pour illustrer l’univers de Lewis Caroll. Tous les mérites reviennent à Gaële Boghossian, comédienne et adaptatrice du célèbre De l’autre côté du miroir, et à Paulo Correia, metteur en scène et créateur d’images vidéo qui ajoutent leur magie et font des merveilles.

 

Alice montre la mère d’Alice dans un hôpital psychiatrique où elle se prend pour Alice. Elle croit n’avoir que sept ans, repérer un lapin blanc avec un gousset et une montre et, en le suivant, s’engouffrer dans un trou pour découvrir un monde de personnages incongrus. Elle y perd son identité, ne sait plus qui elle est.

Spectacle

En adaptant Alice, Gaële Boghossian a-t-elle voulu fouiller l’inconscient de Lewis Caroll ou celui de l’oeuvre ? ou bien le sien en tant que lectrice touchée par un texte ? Après la lecture de nombreux ouvrages psychanalytiques sur « Alice au pays des merveilles », elle a décelé dans le texte d’abondantes interprétations qui, en creusant un chemin inconnu et secret, ont dévoilé leur sens.

En l’adaptant, elle évite l’objectivation malencontreuse des mots pour suivre une connivence intime avec le texte, laissant son désir l’orienter vers un univers aux lectures multiples. Il en est ainsi pour Paulo Correia qui a adopté le même terrain de manoeuvres avec l’imaginaire pour guide. Par sa mise en scène et sa création vidéo, il a ajouté du merveilleux avec des méduses flottantes et des flocons de neige qui dansent à travers le miroir enchanté.

Si la mère d’Alice, en proie à des rêves qui la tétanisent, a perdu son identité et ne sait pas qui elle est, ce qu’elle dit avec des mots décalés fait effet de sens plus que cela n’a de sens. En nous entraînant dans l’absurde, elle électrise l’espace d’une recherche constante de nouvelles formes créatrices. C’est dans une proximité hypnotique grâce aux images vidéo que se fonde l’imaginaire, sur les rives de l’inconscient et de l’onirisme. Comblé de mots et d’images, le spectateur ne cherche plus à décoder de signification. Lui aussi traverse le miroir pour suivre chaque personnage dans son univers déjanté et se laisser entraîner, pour un moment magique, par un chat masqué et un lapin qui joue une musique nostalgique.

Le temps en vrac s’embrouille entre l’avant et l’après dans ce monde où domine l’absurde, comme croire à des choses impossibles, ou offrir un cadeau de non anniversaire, ou encore croiser un insecte qui ne ferait pas de mal à une mouche... Le spectacle laisse le spectateur avec des interrogations dérangeantes mais fécondes. Faudrait-il tout interpréter ? On peut bien rester à la porte du sens, voire du non-sens, puisque l’effet se produit et triomphe sur l’interprétation. Tout est énigme et les mots semblent insensés, ils n’existent que pour faire résonner le néant autour de personnages insolites qui n’ont plus toute leur raison, aux identités morcelées et amateurs de paradoxes d’un désir orienté vers... rien.

En médecin de cette Alice complètement fêlée, Paul Chariéras est prêt à la suivre de l’autre côté du miroir, lui aussi aspiré, après quelques tours de passe-passe, dans la spirale infernale des sortilèges. Superbe, l’univers sonore de Clément Althaus révèle les obscurs tourments qui les harcèlent tous, tandis que les merveilleux masques de Vanessa Clément et de Thierry Hett orientent l’imaginaire de chacun en hallucinations poétiques.

Théâtre et audiovisuel mettent le public dans leur poche tant le plaisir est grand à voir ce spectacle envoûtant et mélancolique ! De la magie à l’état pur !


Caroline Boudet-Lefort