LA VIE DE GALILEE de Bertolt Brecht

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Au théâtre Anthéa, une seule représentation a été donnée de la pièce testamentaire de Brecht, La Vie de Galilée. Cette reprise du spectacle (1), créé avec succès par Jean-François Sivadier en 2002, a enthousiasmé le public emballé par la véritable prouesse de 3 h 40 sans aucune faiblesse, ni visuelle, ni auditive.

 

Au début, Nicolas Bouchaud (formidable Galilée) interpelle le public en parlant avec des gestes tel un mime. « Qu’est-ce qui est rond ? » Bien sûr la Terre, qui ne reste pas en place et tourne autour du soleil. Ainsi, quelques scènes, parfois fort drôles, sont ajoutées et soutiennent le texte de Brecht d’un comique bienveillant, le rendant plus humain, plus attachant, tout en posant quelques interrogations, par exemple sur le doute, et en l’actualisant. Sont reléguées au musée des pensums théâtraux toutes les productions antérieures de la pièce, toutes ces mises en scène devenues poussiéreuses.

Spectacle

A Padoue, au début du XVIIe siècle, Galilée braque un télescope vers les astres, démontre le système de Copernic et déplace la Terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse. Il tient la preuve que le ciel est aboli. Le savant expose simplement ses découvertes dans une société en majorité verrouillée et méfiante, sinon hostile. Galilée est rejeté, obligé de reculer dès ses premières hypothèses. Si elles suscitent l’admiration de certains, elles sont plus souvent accueillies par l’ironie ou la moquerie, sinon le refus. Quant au rejet de l’Eglise, il est sans appel : Galilée devra abjurer.

C’est le combat de la recherche de la vérité contre l’obscurantisme qui nous est conté dans cet immense poème, d’une langue claire et explicite, où Brecht appelle à abandonner ses repères, à penser, à douter, à être libre. Si l’homme ne se trouve plus au centre de l’univers, il recouvre l’usage de la raison et de l’imagination. Diablement vivant, diablement présent, Galilée met en avant les résistances de tous et affole l’ordre établi. Dans cette bataille épique entre le progrès et le conservatisme et la lutte sans répit contre le fanatisme, il ébranle les tranquilles certitudes en instaurant le doute : on va voir ce qu’on va voir ! Sauf que rien ne se passe comme prévu. Impossible, vraiment, de faire valoir un minimum de raison, de détruire des thèses arriérées, de supprimer un socle théorique d’une somme de crédulités. Pourtant, Galilée reste ferme sur ses recherches qu’il poursuit en secret, sans plus rien n’en dire, par crainte de tortures et de menace de mort sous l’Inquisition.

Encore aujourd’hui, certains restent enténébrés sous le poids de leurs convictions, comme si elles attestaient du degré de subversion de toute évolution ou progrès. Dans la salle d’Anthéa, lors d’une scène ajoutée, le cri d’un spectateur qui résiste à toute innovation le prouve : « Revenons à Brecht ! ». Des ondes vibratoires circulent dans la salle avant que tout le monde, ému, applaudisse le spectacle à tout rompre.

La mise en scène de Jean-François Sivadier, est agitée, électrique, avec huit comédiens qui entourent Nicolas Bouchaud et changent de rôles (il y en a une trentaine), s’attribuant à l’aise chaque nouveau personnage en bougeant sans cesse, trépignant, piétinant, occupant tout l’espace scénique. N’en déplaise à Brecht, qui était loin d’être un fana de religion, un miracle s’est accompli avec cet accord parfait entre la mise en scène et la distribution d’interprètes autour de Nicolas Bouchaud. Difficile d’en réunir une mieux assortie et aussi énergique, tous jouent « collectif », on n’ose pas sortir un nom du lot. Ils ne discutent pas entre eux, mais véhiculent des idées. Selon Sivadier, Galilée est un jouisseur de la pensée. Plus il parle de la science, plus Brecht parle du théâtre. Sa pièce serait-elle une autobiographie théâtrale ?


Caroline Boudet-Lefort


(1) Après une tournée, la pièce est programmée en mai et juin 2015 au Théâtre Sylvia Monfort à Paris.